Le sauvetage de Grigou

J’ai cru ne jamais le revoir. Deux matins sans lui, lui le chat vagabond de plus en plus apprivoisé, lui l’ex affamé qui mangeait tous les gâteaux, tous les riz aux légumes, les croûtes de fromage, tout. Tout plutôt que crever de faim. Il s’était bien débrouillé dans cette vie antérieure dont nous ne connaissons rien. Sa vie avec nous a deux mois d’âge à tout casser. Il est né il y a un an ou presque, c’est son premier printemps entier, en somme.

Il est là tous les jours. Mange au moins quatre repas fins. Dort, se lave et commence à aimer les caresses. Pas question de se laisser porter ni de monter sur des genoux humains, mais si on se baisse vers lui il se frotte, se tord, tend le cou, réclame et frôle et re frôle comme un chat qui aime, au fond, ces bipèdes qui l’ont sauvé de la vie sauvage et rude. Il part à la conquête du monde tous les jours, nous quitte, va vers d’autres territoires et on n’est jamais sûrs de ce qu’il fera. Il a accepté d’entrer dans la boîte pour aller chez le véto. Il est castré maintenant et on sait qu’il a la leucose du chat, un virus qui le fragilise.

Il est avec nous tous les jours et ce mardi soir il est parti sous la pluie battante sur le petit chemin qui mène à la ferme à cent mètres. C’était pathétique, même si c’est  lui qui demande à sortir le soir. On n’avait pas décrété qu’il dormirait chez nous mais j’avais décrété mardi en voyant mon petit renard noir partir seul sur la route qu’on lui mettrait une litière à disposition qu’il puisse dormir chez nous. Il n’est pas revenu. Ni mercredi ni jeudi. J’ai fait le tour des voisins-à-chats et ils m’ont dit qu’à la ferme, mercredi, il y avait des miaulements intensifs. La copine de Grigou avait presque découché aussi. Ils sont tout le temps ensemble. Mais elle avait rejoint sa maison à la nuit tombée. Pas lui, pas revu. Personne. Il n’est pas épais, et face à des matous non castrés il ne ferait pas l’affaire. Jamais il n’avait raté autant de repas, sa raison principale de nous retrouver matin et après-midi. Ce n’était pas possible, quelque chose de grave était arrivé.

Je suis allée à la ferme où vit une mémé que je ne vois jamais. J’ai posé sur la boîte aux lettres mon papier  avec notre téléphone, quelques phrases et sa photo. J’ai erré dans l’endroit, un endroit accueillant pour des félins. Plein de recoins, de granges confortables, du bois, du foin, beaucoup d’espace et, en contrebas, des sous bois, un grand champ, une rivière au loin. J’ai croisé un gros matou balafré fraîchement au nez. Une grosse bête. Un autre chat, blanc et noir, m’a écouté et regardé appeler Grigou dans la pente pleine de ronces et son sentier de chèvre. Une ZAD à chats. Des chats bien méfiants et fiers. Mais pas de Grigou. J’appelais, j’appelais.

L’après-midi, après avoir pleuré, sangloté, je me suis donné une nouvelle chance. Explorer cette pente douce, ce sous bois,aller en bas le long du champ, le chercher. Etait-il blessé ou mort par là, vaincu par des bagarres meurtrières ? Je suis allée, j’ai appelé, j’ai marché un quart d’heure dans l’endroit assez joli, frais, vert, arbres, chemin de tracteur. J’étais seule, j’appelais et m’arrêtais pour écouter. Rien. Personne. Je suis remontée me disant  » Il n’est pas là, il n’est pas mort là ». Je me suis souvenue combien les chats peuvent se terrer quelque part, longtemps, quand ils ont subi un choc, une frayeur, ils peuvent même se fourrer dans un trou dont ils ne savent plus sortir. Remontée vers la vieille ferme j’observe. Tant d’endroits où se nicher et disparaître dans ces granges, ces bâtiments, ces coins et recoins ! J’appelle et appelle mais est-il en état de me répondre et notre relation est-elle suffisamment établie pour qu’il sorte d’une cache de survie ? Rien. Personne. Je reprends le chemin de la maison en appelant encore le long des quatre maisons avant la mienne, où il a l’habitude de passer, une partie de territoire pour lui, avant de nous rencontrer, surtout cette jolie maison souvent vide, avec un bel abri pour le bois où le monsieur a dit à sa voisine  » Je mets une caisse pour un chat qui passe ».

Et je vois quelque chose devant l’abri à bois, sur le couvercle de la citerne d’eau. Pas sûre, je regarde mieux et je l’appelle. C’est lui ! Il saute et vient rapidement. Miaule, m’appelle à son tour. Incroyable !! Entre nous deux une cloture en bois, les planches sont pointues en haut mais il y a bien deux barres transversales tout du long. Au portail ici il profite de ces barres horizontales pour grimper. Mais là, il semble tout benêt. Il miaule et me regarde pour que je l’aide. J’essaie de passer mes bras, il faudrait au moins qu’il se hisse aussi mais il n’y arrive pas. Bizarre. Je sors les croquettes que j’avais prises avec moi. Je lui en glisse. Il essaie de voir où passer. A l’angle à droite un pilier en ciment en biais le long de la barrière allez ! Je l’encourage. Lui si agile semble empoté. Il vient sur le pilier mais dérape. Je passe ms avant-bras vers lui, il vient, je l’attrape par le cou et tout de suite le voilà sur mon épaule. Il n’a pas l’habitude et descend. Mais il est terrifié, regarde vers la ferme affolé, ne sait plus où aller et ne me suit pas vers la maison. Je le porte. Il déteste cela. Je l’empoigne du mieux que je peux. Je vais devoir le poser trois fois, avec croquettes, pour le reprendre le plus gentiment mais fermement possible. La quatrième fois je le porte de force jusqu’à la cuisine. J’ai bien senti qu’il serait capable de partir à nouveau. Ouf on est dans la maison. Il se rue sur les croquettes mais refuse le reste pourtant bien meilleur. Je m’assois et je n’arrive pas à réaliser que je l’ai retrouvé. Je suis épuisée sans doute.

Il ne me quitte plus dans les vingt minutes qui suivent. Je lui parle beaucoup, le console, el rassure, lui dit de ne plus aller vers les matous furieux. Au fur et à mesure des caresses je compte les blessures, superficielles, il a protégé son visage sauf une griffure au dessus de l’oeil. Rien de bien méchant. Il place sa tête entre mes deux mains et je lui parle, lui redit qu’il est chez lui, qu’il peut rester là, que nous l’aimons. Ses deux yeux en amandes sont tout à moi, donné, cadeau. Cadeau les caresses, les roulements de hanche, le besoin de se toucher, de se retrouver, une grande tendresse inhabituelle, plus longue, intense. Je suis émue.

Il remangera ensuite, trois fois, puis se cale dans sa boite en carton et dort deux heures. On le garde ici, on met la litière, on veut le garder qu’il se retape cette nuit.

Quand il se réveille il est 19h il est en pleine forme. Il tournicote, s’ennuie, comme à son habitude. Tourne, patiente, je comprends qu’il veut sortir. J’essaie de le calmer, de rester près de lui mais au bout d’un quart d’heure de patience il n’en peut plus, il se plante devant la porte. Bigre. J’ouvre et reste dehors. Il explore un peu, revient sur ses pas, disparaît et je le retrouve sur le toit de la cabane de jardin, son nouvel eldorado de la semaine. Le soleil couchant arrive, je me dis qu’il va s’installer là comme il aime. Pensez-vous ! Après avoir gratté le merisier il part valser sur la palissade qui nous sépare de la voisine et saute chez elle. Puis traverse la placette comme un paon et part vers ses autres territoires, comme d’habitude. Le repos n’aura pas été long. Le voilà dehors avec ses cicatrices toutes fraîches. On ne retient pas le Grigou c’est le Grigou qui vous retient.

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9 réflexions sur “Le sauvetage de Grigou

    1. Merci.
      Figures toi que finalement il est revenu dans la soirée et depuis ne quitte plus la maison.
      Il est très fatigué.
      Se fait chouchouter et aime les caresses, on est proche du ronron !!

    1. Il commence à être un chat de maison !
      La preuve il a rapté notre meilleur fauteuil dans la salle ( a quitté ses cartons dans la pièce…)
      Fatigué hier, diarrhée, véto bientôt pour le rappel vaccins, on verra…

  1. Ouf ouf ouf. S’il se sent en sécurité chez vous maintenant il reviendra même quand il est inquiet. C’est bien cela. Et oui un chat qui a vécu longtemps dehors vit souvent mal l’enfermement, parfois non, certains sortis de la rue ne veulent plus mettre un coussinet dehors !

    1. Grands changements de jour en jour. Encore une bataille mais dans son jardin cette fois, avec la chatte voisine on pense, il y a 3 nuits. Je crois qu’il a flâné un peu trop vers chez elle le jour même et il y a eu des réglements de compte.
      Cette deuxième rouste en deux semaines lui a fait prendre un tournant.
      Il dort dans la maison en ce moment et ne part jamais loin
      Un bébé qui a besoin de beaucoup de présence et de sécurité et se repositionne.

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