Le groupe un par un si singulier

C’est la fin d’une année d’atelier d’arts plastiques. Je suis emplie de cette expérience humaine. Tant sur les productions, les créations révélées,  que sur ces humains rencontrés dans ce contexte si émouvant, si riche.

Je devrais d’abord parler de la prof qui est un petit bout de bonne femme comme on dit. Son énergie est à l’opposé de sa taille menue. Elle nous porte, elle nous secoue, elle nous conseille, elle donne des consignes strictes et aime observer comment on assume ou pas. Elle change d’avis en cours de route, elle dit  » Essaies, je ne sais pas, avec l’encre peut être, faut voir. » Elle aime expérimenter. Elle pratique aussi parfois avec nous. C’est une improvisatrice professionnelle organisée qui pense, voit, prépare, et est prête à changer d’avis aussi. Elle est une artiste entièrement. Elle soutient tout le monde et cette année elle a eu deux personnes d’un caractère pas facile, dont une un peu perturbée, très fragile. Elle nous aime, quand on l’agace elle le dit, à celles qui bavardent trop, par exemple, tandis qu’elle nous présente la séance et tout ce qu’elle a pensé pour nous, pour nous aider à nous lancer, à nous sécuriser pour mieux se laisser aller, se découvrir.

J’ai été subjuguée par tous les caractères présents dans le groupe d’une dizaine de personnes. J’ai été souvent perturbée, il m’a fallu prendre sur moi, me taire en entendant des conneries, subir, voir que des personnes bavassent alors que j’ai besoin de silence et que je ne suis pas tolérante face à ceux qui ne se concentrent pas sur leur travail. Parler oui, mais de ce qu’on fait, de ce qu’on créé. Le reste, je m’en fous en ce lieu. J’ai pris sur moi, j’ai progressé dans ma tolérance même si mes limites restent tangibles. J’ai eu des soutiens, ouf, ces deux trois personnes qui, comme moi, se taisent, totalement absorbées par le travail en cours. Je les ai aimé, des complices en quelque sorte.

Parmi elles il y a Astrid ( je change tous les prénoms…) avec laquelle on ne peut communiquer. Elle est comme muette et entière. Elle ne répond pas, elle ne te regarde pas  non plus si tes questions la gonflent, limite bêcheuse, mais elle fait des signes et offre beaucoup de vide, de silence en retour, elle laisse place, elle refuse les banalités. Elle produit des choses léchées et originales, pensées, traversées, lentement. Patiente, totalement dévouée à ce qu’elle créé. Une perle. Que j’aurais quand même aimé « rencontrer » un peu plus.

Il y a Fabrice. Qui ne participe pas aux blabla, travaille chez lui, prépare, amène son matériel, ne respecte aucune consigne, n’utilise aucune couleur, est maniaque, toujours les mêmes thèmes, comme des symptômes de lui-même mis en valeur. On s’est bien entendus, on s’est retrouvés à s’isoler sur une même table, toujours loin des autres, loin des blabla de bonnes femmes. Il est attentionné, têtu un peu chiant,  et copain avec la prof.

Parmi les grandes bavardes pénibles il y a Françoise. Une voix aïgue insupportable pour une femme forte qui joue les grandes gueules mais cache une angoisse. Elle crée avec toute sa personne, d’un bloc, improvise, ne suit pas les consignes, râle tout le temps comme une enfant  » Y’a rien comme peinture ici !! » devant trois chariots de pots. Et si on sait la prendre, elle peut persévérer, refaire, s’appliquer, aimer ce qu’elle produit. Il y a une enfant en elle, spontanée. Elle sculpte des splendeurs en terre, parait-il. J’ai réussi, à force de regards tendres et de gentils mots, à me l’apprivoiser un peu. Je sentais l’autre femme en elle, un chaton sous un dinosaure. Elle aussi m’a jeté des regards complices mais il a fallu attendre la fin de l’année.

Christine aussi a été très bavarde au début. Réactionnaire épouvantable dans ses propos emplis de dépit, elle est en fait une grande sensible créatrice. Qui a eu plusieurs vies, des métiers, de l’or dans les mains. Elle reste longtemps vidée, suspendue, interrogative et pleine de doute durant la première heure. Ne sachant que faire. Et c’est merveilleux car elle va s’y mettre, disant qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait. Et ce qu’elle fait est reconnaissable entre mille. Elle a sa pâte, son âme en funambule se lit sur ses productions très originales, vibrantes. Elle est généreuse et j’ai tout fait pour ne rien retenir de ses propos politiques obscènes et provocateurs afin de ne garder que le papillon vivant en elle. Belle au fond.

Il y a Denise. Très joyeuse et sans prétention. Elle vient, elle fait, elle ne prend rien à coeur. Elle a un masque de cire sur elle, comme une sportive tirée à quatre épingles. Elle est brouillonne, encore pire que moi, et en est très satisfaite. Toujours contente, bêtement,  de ce qu’elle créé sans efforts, sans enjeu. Tout glisse. Elle reste une énigme pour moi sur se qu’elle ressent à l’atelier personnellement. Mais au moins, elle part légère jamais contrariée de ce qui s’est passé là. Elle ne m’intéresse pas. Elle est agréable et creuse.

Il y a Nadia. Un cas. Insupportable. A frôlé le crash avec certaines. Aucune diplomatie, très lourde dans sa manière d’accaparer les propos, d’avoir besoin d’être vue, entendue, soutenue. Beaucoup de souffrances qui n’ont pas trouvé leur répit, leur réconfort. Formation classique en dessin et peinture, elle est ouverte à tout et productive. Perfectionniste et envahissante. Elle peint chez elle, elle est très seule, l’art a une grande place dans sa vie. Une pieuvre qui a trop de besoins affectifs et que je fuis en essayant de sauver mes apparences.

Il y a Marie-José. Que j’ai beaucoup soutenue parce que j’aime les barjots et les courageux. Débutante, elle a fait des choses extraordinaires au début. Comme ces oeuvres de résidents d’hôpitaux psy. Fabuleux. Puissant. Des chocs pour moi. Je l’ai encouragée. Ensuite elle a eu des soucis personnels, a perdu pied, puis la prof l’a repêché et ça redémarre . Quand on a peint sur des toiles cet hiver elle a fui. Angoisse. Je vais moins vers elle car elle déborde et ça déborde trop. Mais c’est bien qu’elle soit encore là. Elle a un potentiel, je lui ai dit.

Il y a Hélène, que j’aime beaucoup. Elle se situe entre ceux qui blablatent et ceux qui peuvent se concentrer totalement sur leur oeuvre. Elle a le don de savoir répartir les choses, elle sait s’arrêter, elle sait laisser le vide et le faire parler, sur une toile, dans une sculpture, partout. Elle a une grâce et une sensibilité qui m’attirent. Elle bricole très bien,. Elle a une voix embrumée ni aïgue ni grave, enveloppante. Elle donne de bons conseils. J’ai aimé travailler à la même table qu’elle. Je crois qu’elle a une capacité d’adaptation énorme. Un bon caractère. J’admire sa créativité et ses goûts artistiques.

Il y a Sylvie. Toujours gaie, souriante, enjouée, adorable. Extrêmement inquiète devant les consignes et « sans modèle ». Se met immédiatement à chercher sur son téléphone un modèle, une idée où s’inspirer, où recopier. Elle est traditionnelle dans ses goûts artistiques. Elle aime se laisser aller ( une fois qu’elle s’est sécurisée sur « de l’existant » ). Elle a  été brillante dans les tableaux à partir d’objets. Elle n’a pas d’enjeu artistique propre mais plutôt un enjeu affectif. Elle parle comme un enfant parfois, un enfant boudeur « Oh ben non moi j’ai pas envie…j’avais pas prévu ça… ». On s’est bien acceptées. Elle est copine avec tout le monde. Elle accepte mes silences, elle a compris que je ne réponds que si on me parle du travail de l’atelier. C’est une active Hélène, elle m’amuse aussi.

Et puis ma perle secrète,  hélas trop souvent à côté de sa copine qui ne supporte pas de l’avoir loin…Camille. Quelle femme ! Quelle beauté et quelle beauté elle a dû être, plus jeune ! Y’a des femmes comme ça, cela ne s’explique pas, elles ont tellement en elles, elles ont l’intensité. Une femme qui a sûrement une vie, une vraie vie, et de l’amour. Qui est actrice de sa vie, ouverte, avec un cerveau rempli de choses contradictoires aussi. Elle résonne.  Une femme qui vit avec des chevaux, et qui marche. Remplie d’expériences et toujours jeune. Non, cela ne s’explique pas, peut être dirais-je qu’elle a un humour fin et redoutable, intelligent, qui nous a réunies le premier jour. On était à la même table pour ma première fois. Je l’ai beaucoup fait rire. Je l’ai tout de suite appréciée. C’est seulement en fin d’année qu’on se le dit avec les yeux, par des attentions simples autour de ce que nous faisons. Elle adore être là. Elle n’a peur de rien Camille. Elle doute mais elle aime. Elle tente tout et quand elle est prise au jeu, quand vraiment elle réussit, elle excelle. Elle a une profondeur dans ce qu’elle fait. On s’est retrouvées toutes les deux en « échec » sur deux séances, deux productions. C’était drôle. On est restées insatisfaites de ce qu’on avait fait ( une peinture grande et un travail sur bois avec objets). On a su qu’on s’en sortirait pas. Elle dit  » Non ça ne me plait pas ce que je fais ». Et comme moi, on sait que non, ça ne va pas. On ne s’en fait pas parce qu’on a beaucoup en nous et quand ça fait, ça part tout seul, c’est une jouissance. Nous ressentons les moments dans l’atelier comme des moments intérieurs puissants, de détente, d’expression forte. Elle observe aussi, beaucoup, ce qui ce passe et c’est là qu’on lève les yeux au même moment, de loin, nos regards se croisent et se disent. « Tu vois ? Tu sens ? Tu as entendu ? » . Oui. Je l’aime beaucoup mais c’est un secret, ne lui dites pas.

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8 réflexions sur “Le groupe un par un si singulier

  1. Eh! Béh…Quelle année ! ! !
    Vous croyez que vos allez arriver à vous séparer ??? tu ne penses pas que le groupe va retartir l’an prochain ??? Avez vous posé la question à l’animatrice ?? M’dame, si on redouble… est ce grave ???
    Demain, je fais ma rentrée..je crois que la période des vacances sera un peu lourde…Université santé …d’Etè ?????

    1. Si si si il y cours tous les ans, chacun s’inscrit comme il veut, il n’y a pas de « niveaux ».
      Donc beaucoup récidiveront et sont là depuis xxx années

      Oui, l’été sera épuisant par chez toi. On se tient au courant

    1. Hi hi. Tu as raison : je pense que je me projette-fantasme en la décrivant de manière totalement subjective et aimante. Je fabrique une femme en deux, avec tout ce qui me plait. La vraie Camille n’a pas grand chose à voir avec ce que j’ai écrit, j’idéalise et me fais plaisir.

    1. Non je ne crois pas, pas dans nos vies perso en tout cas je n’ai pas l’impression mais je ne la connais guère. Plutôt très bourgeoise, installée, etc.
      Des choses nous rapprochent sur le plan artistique peut être ou dans la sensibilité, l’approche de ce que nous faisons à l’atelier.

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