Grigou

Mon petit chat, ma groseille, mou roudoudou mon Grigougnou.

Tu es mort ce matin dans mes mains. Mes mains entouraient tes poumons pour te soutenir, t’accompagner dans ta douleur, extirper tes derniers râles en soufflet de forge avec cet expir qui creusait vers ta bouche ouverte, poussait le tunnel de la sortie, celui du dernier souffle. Je t’ai parlé tout bas sans cesse. Juste avant tu avais gémi une fois encore. Ce matin nous avions découvert ces cris de détresse, ces appels de panique et d’au secours, cette voix aïgue perçant nos âmes, que nous ne te connaissions pas. Toi le si discret à la voix fine si légère n’osant presque pas se manifester. Tu as bougé de ton plat ventre où tu tentais de te calmer, j’ai tout de suite compris que tu mettais ta tête en hauteur, comme tu aimais, je t’ai aidé à la poser sur la marche de la douche et son tapis doux, comme un petit oreiller. La position t’a plu, allongé tout du long sur le côté,tu n’en as plus bougé.

Tu es venu au jardin en février, autour du 10. Nous n’avions plus de chats et nous étions prêts à en reprendre un. Tu venais picorer les miettes de gâteau qui tombaient de la mangeoire des oiseaux. Tu étais maigre et rigolo avec ta queue de petit renard noir, un peu cassée au bout, cette queue. Tes grands yeux verts. Je t’ai donné du gâteau, puis du riz. On n’avait pas de viande. Tu as commencé à revenir matin et soir. On a pu très vite te caresser. On t’a nommé Grigou tout de suite et tu as répondu immédiatement à ce nom. On appelait « Grigou !! » et tu sautais le portail, tu arrivais en sautillant tout joyeux avec tes grands yeux ouverts sur la joie de s’être trouvés. Nous avons très vite connecté avec toi. Tu es un chat hyper sensible. Je pensais à quelque chose pour toi, je mettais cette chaise ou ce tapis en me disant « Quand il va revenir ce sera pour lui. » Tu venais, tu me regardais, je ne disais rien, tu te posais exactement là où j’avais « pensé pour toi. »

J’ai cru que tu avais une autre maison mais je me trompais. Mes enquêtes dans le lotissement n’ont rien donné. J’ai su qu' »un monsieur »,  peu présent dans sa maison, t’avait mis un coin dans son abri bois. Je trouvais, en février, que tu avais de la sciure sur toi, j’y avais pensé. J’ai su hier que des voisins derrière, dans le champ, te connaissaient et ne te chassaient pas car tu mangeais leurs souris et ils étaient ravis. Tu dormais aussi sous leur abri-bois protégé, couvert.

Le petit chemin derrière mène à une ferme. Un jour tu as disparu 48 h durant, je t’ai cherché partout. C’était fin mars je pense. On ne te laissait pas dormir chez nous. On t’avait emmené chez le véto. On t’a fait castrer et vacciner et on a su que tu avais la leucose, un genre de leucémie. Un soir sous une pluie battante tu repartais donc, comme souvent. Mais je t’ai vu depuis le balcon, petit corps émouvant trottinant sur le chemin. Trempé. Je t’ai dit « Reviens ! ». Tu ne t’es pas retourné. Mon ventre s’est retourné. Je me suis dit « Plus jamais. Dorénavant, on va le laisser dedans la nuit ». J’ai mis deux jours à te retrouver; prostré près de l’abri-bois du « monsieur ». Mon enquête de voisinage m’a appris qu’il y avait eu des bagarres vers la ferme où des gros matous vivent sauvages. J’ai eu très peur. Quand je t’ai vu je t’ai appelé, tu as couru vers moi, tu as eu du mal à escalader, je t’ai agrippé, je t’ai ramené à la maison. Ce jour là nous avons scellé un pacte toi et moi. Je t’avais sauvé, tu ne nous quitterai plus jamais et je te protégerai toujours. C’est ce qui s’est passé.

Tu es devenu le chat chéri de la maison. Notre chat vagabond adopté. Tu étais enthousiaste de tout. Tu savourais ta chance et nous aussi. Un véto ostéopathe nous a appris que tu avais eu une pneumonie l’an dernier. C’est à dire durant tes premiers six mois de vie, peut être. On a bien vu que tu devais te reposer souvent. Que tes exploits dans les arbres ou tes courses dans le petit jardin te ramenaient exsangue et parfois en détresse respiratoire. On vivait tout doux, toi comme nous.  » Une crème de chat » a dit une amie. On lui répétait souvent  » Tu es une crème de chat ». Cette petite voix fluette à peine audible que j’imite très bien, sur un expir qui s’essouffle. Ton ventre de soie grise. J’adorais tes parties plus claires sur ton ventre aux longs poils. Ta queue et ton dos sont noirs, il y a des arabesques rondes sur tes flancs. En juillet on a décidé de te faire grossir. Finalement tu réclamais peu. Tu savais prendre ce qu’il y avait, tout était festin et luxe, la chance, toujours, de nous avoir trouvés. On t’a donné à manger toutes les deux heures et tu as commencé à te remplumer.

Tu allais très bien il y a huit jours. Je ne comprends pas comment cela a chuté si vite. Lundi 18 juillet vers 4h du matin il y a eu un cri de bagarre au jardin. Le matin même tu as moins mangé. L’après-midi, tranquille dans ton cageot dans le jardin, tu as eu une grande détresse respiratoire qui nous a affolés. Juste une bonne heure. J’ai surveillé ensuite, tu te calmais. Je t’ai rentré au frais, la chaleur tu ne l’aimes pas, tu es comme moi. Tu n’as plus quitté ton cageot. Tu ne t’es plus léché, toi qui passais tant d’heures pour ta toilette, un bonheur de te voir si heureux à s’occuper de toi. Tu n’as presque plus mangé, toi qui dévorait 48h avant. Mercredi soir, je suis allée te caresser dans le cageot et j’ai eu peur. J’ai senti un chat mourant. J’ai su ce soir là que tu étais beaucoup plus mal que ce que je pensais, que tu ne remonterais peut être pas la pente. Mais comment avais-tu traversé cette pneumonie de petit chat l’an dernier ? On t’a emmené aux urgences véto car tu étais bouillant. A partir de ce soir là, tu nous a rejetés. Tu n’as plus mis une patte dans la maison, même pas sur la terrasse. Et plus de cageot non plus. Aplati dans l’herbe, refusant tout contact. Il fallait quand même revoir le véto local pour le traitement à court terme. Antibio, anti inflammatoires pour  » infection pulmonaire ». J’ai ensuite pensé  » Si on avait fait une prise de sang on aurait vu combien le métabolisme général, et sans doute les globules, a chuté ».

On était jeudi. Le mercredi soir, de retour des urgences, on t’a obligé à dormir dans la maison en fermant le passage qui te laissait libre d’aller et venir entre dedans et dehors. Ce passage nécessite de sauter sur un tas de bois via la buanderie. Tu ne pouvais plus sauter nulle part de toutes façons. Tu n’étais pas content mais trop épuisé pour lutter. Le jeudi soir aussi on a pu te maintenir dedans. Tu dormais dehors quand il faisait beau mais on avait peur, tu étais tellement faible…Mais tu voulais absolument être dehors 24h sur 24. Tant et si bien que vendredi on a dû te laisser dehors la nuit. Etre dans la maison te rendait fou, triste, il fallait que tu soies dehors pour des raisons que nous ne comprenions pas. Samedi matin j’ai pris mon premier petit déjeuner sans toi. J’ai su que ça allait très mal. Tu es parti toute la journée. Une apparition à 11h, on part faire des courses, tu n’es pas là au retour. Ce soir là de violents orages attaquent, une pluie torrentielle frappe, l’électricité se coupe. Dans mon lit je te parle, je te supplie de revenir. Les voisins m’indiquent que les chats partent parfois finir seuls leur vie dans les granges de la ferme. Il pleut des cordes, tu es au bout du rouleau. Comment te protèges-tu ce soir  de la pluie furieuse ? Tu te souviens il y a quelques mois, sous les trombes d’eaux tu étais parti seul, je t’avais cherché deux jours durant. Mais tu allais bien en ce temps.

Je pleure autant que la pluie.

Ce matin, dimanche, vers 4h, deux cris de chats. Je me dis que tu es sans doute là ? Il faudrait que je descende ? Je suis épuisée, je doute, je me rendors. A 6h30 je suis au jardin et toi, prostré sous la haie, petit sac de poils mouillé, tu hurles au secours, tu m’appelles. Tu es revenu. Je sais tout de suite que tu es venu mourir auprès de nous. Je te porte dans la maison. Un tapis sec, blotti dans la cuisine, je crois que tu profites de ce confort. Nous pouvons te caresser. Tu cries de temps en temps, ta douleur, ta peur, cela déchire nos coeurs. Nos mains posées sur ton corps et nos paroles te calment tout de suite. Tu patientes. Nous sommes prêts à t’accompagner à mourir. Je te donne tout de même une dose d’antibio, par acquit de conscience et aussi parce que tu l’acceptes sans t’énerver cette fois. On te présente un peu d’eau, tu te détournes et hurle de détresse. On attend. On réfléchit. Dimanche, urgence véto si cela dure trop ? Dès qu’on parle de toi et de ta peine, tu nous regardes et tu hurles ta peur. Tu essaies de te lever, tu ne tiens pas debout, tu cries. Je t’installe vite ton carton et ton tapis dans la buanderie, dans ce coin caché que les chats apprécient quand tout est fini…Tu te poses. On te laisse. Vers 8h tu cries à l’aide. Je viens. C’est là qu’on s’installe toi et moi dans une position qui nous convient. Je soutiens ton thorax, j’accompagne tes derniers souffles, cruels et bruyants au début, mais tu es concentré. Je te parle, je te parle d’amour, je te parle de partir, de laisser faire, je te remercie, je t’encourage, je t’aime et je te suis utile. Tu es bien. Ton corps travaille, s’active à expulser ce qu’il reste des dernières forces. Ta bouche ouverte laisse passer la vie, les dernières minutes, sans s’affoler. Tu es l’objet de ton corps, je le sens, je te sens, je ressens ce que tu vis, nous l’acceptons grâce à notre relation unique et intense.

Puis le corps, presque vidé, s’apaise, et nous aussi. Je te tiens toujours, tu es bien installé avec ta tête sur « l’oreiller ». Régulièrement je me suis penchée vers toi à te toucher de mon front, sentir ta douceur et te chuchoter nos mots d’amour de poils à poils. Je sens que le corps a fini son travail de vivre. Tout est calme, tu vis encore mais si peu. J’appelle D., pas trop fort, il était dehors quelques minutes, je sais qu’il est revenu près de la porte. Il s’assoit comme moi au sol et te tient le bas du corps tandis qu’un ultime sursaut musculaire se fait sentir. Nous te portons presque, nous sommes toi, et nous deux, nous trois solidaires, traversés du même courant, t’emmenant vers l’autre voyage. Tout est immobile, nous te parlons, j’essaie de bien fermer tes yeux et ta bouche. Il n’y a plus de lutte et de peur. Tu es délivré. Vite te mettre en rond dans un carton tant que tu es encore souple. Je cueille des fleurs pour toi, dans les endroits que tu aimais, sans oublier la lavande et la sauge sous lesquelles tu chassais les lézards.

Tu es revenu vers nous. Après nous avoir boudé. Après avoir refusé tout soin et tout contact et être parti une journée alors que tu marchais à peine. Nous avons eu peur que tu soies redevenu sauvage et qu’on ne puisse se dire adieu. Mais tu es revenu. Dans la confiance, écoutant mes prières et mes promesses qu’on te laisserait mourir comme tu le pourrais, comme tu le voulais, sans plus te stresser avec nos trucs d’humains prétentieux. Tu avais détesté l’agression de deux visites chez le véto. Tu n’avais besoin que de silence et de calme pour te laisser aller. Les traitements ne faisaient pas assez d’effets, ta leucose avait déjà bouffé ton corps qui ne supporte aucun virus, aucune agression interne. Tu le sentais et nous l’avons très vite compris aussi. Tout est allé si vite et nous savons, hélas, reconnaître un chat qui est proche de la mort.

Ce cadeau que tu m’as fait. Ces minutes ensemble, tes dernières minutes, qui ont été tellement importantes pour moi, tu n’as pas idée, oui mon chat chéri, tu m’as offert ta confiance totale dans le moment le plus essentiel de la vie, de ta vie. Et  nous savions que nous en étions capables. Un pacte était scellé entre nous. Tu ne l’as pas oublié : je t’avais promis sécurité, protection et accompagnement pour toujours. Je te l’avais dit et tu comprenais absolument tout ce que nous disions.

Moi aussi petit chat qui a fait notre joie, je n’oublierai jamais ton cadeau du 24 juillet. Jamais. Merci mon ami, mon sucre d’orge, le tendre chat de mes jours. Le plus fort de nous deux c’est toi.

Photo des premiers jours…d’hiver

premier contact (2)

Printemps

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Eté

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4 réflexions sur “Grigou

  1. Oui je crois que les chats sont des anges, des anges gardiens, des anges portiers, des anges visiteurs, des chatouilleurs de subtil qui s’invitent dans nos vies pour les dépoussiérer et plonger au coeur de qui nous sommes. Je suis émerveillée de ton texte, de votre aventure extraordinaire et de votre amour. Merci Grigou, merci vous 🙂

    1. Nous en parlons ce soir si tristes au jardin, je ne peux plus regarder le jardin aujourd’hui.
      C’était tout de même vraiment trop tôt. Il commençait tout juste à être chat non castré qu’on retrouve tranquille installé quand on revient. Nous avions encore tellement à partager et d’évolutions à constater dans son merveilleux caractère.

      Les pleurs semble-t-il sont inépuisables.
      Bises

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