Bascules

Dans l’avion, je me souviens bien, nous étions cinq. Je n’en connaissais qu’un, celui du moment, mon doux fiancé de ces années.

Dans l’avion cinq nous étions, personne n’en menait large puisque c’était une première fois pour nous tous. Nous ne connaissions rien du quotidien qui nous attendait et c’est ça qu’on voulait. L’un d’entre eux deviendra mon ami jusqu’à ce qu’il meure dix ans plus tard. Il ne savait pas qu’il mourrait si tôt, avant, bien avant ses cinquante ans. « Pédé comme un phoque » disait-il, on se marrait un max. Et dans l’année qui venait, il saurait,  le sida l’avait eu. « Pédé comme un phoque, qu’est-ce que tu veux, c’est ma vie. » C’était le plus sérieux de nous tous. Il était notre chef, notre soutien, notre guide. Dans cette Asie il retrouvait l’atmosphère de  son caillou natal, au milieu du Pacifique, il retrouvait les maisons de sa grand-mère, les fleurs dont il nous donnait le nom.

Je n’ai pas été là quand il est mort, nos routes allaient de là à là sans repasser près de son lit. Il était inquiet de mes amours. Il s’y connaissait. « Il a une belle écriture » disait-il d’un aimé, « ça doit être un mec bien ». Il essayait de me rassurer. Lui, plus rien ne le rassurait, il vivait, jour après jour surmontant tout. Ses étés dans les hôpitaux parisiens essayant de prendre des forces pour repartir diriger l’association à Bangkok. Lui ne pensait plus à demain, sauf pour le boulot, lui qui prenait tout sur ses épaules et c’était ce qu’il voulait. Je pense régulièrement à lui, moins maintenant, mais encore parfois je me dis qu’il serait heureux de nous voir toi et moi, ses amis. Il est au dessus de moi, vole comme un ange gardien qu’il a toujours été. Nous avons tout de suite été proches, très finement, c’était un homme d’une intelligence racée. Un homme maigre et droit, artiste, littéraire, philosophe, lecteur assidu de tout, précieux et sensible, qui passait des heures à trouver la place d’un vase ou d’un tissu chez lui, un homme délicat et autoritaire comme il fallait. Il menait sa barque avec nous dedans. On l’aimait. La difficulté ne lui faisait pas peur. Il m’aimait, il disait  » Tu es notre ambassadrice, » en me mettant exprès dans les voitures des finançeurs européens à amadouer sur le terrain.  » Toi, tout te va » quand je portais une robe ou une tenue traditionnelle, ça lui, ne pouvait pas, alors de ses yeux d’expert il répétait  » Toi, tout te va » avec un sourire radieux. J’aimais ça. Comme un grand frère-soeur, un vrai, une vraie, qu’on se choisit.

On était dans la même voiture le matin, roulant vers le camp de réfugiés. Je ne sais pas ce qu’il pensait de moi quand j’étais indécise et déçue. Je sais qu’il me faisait confiance, il me laissait une totale autonomie. Il avait des yeux bleus très perçants. « Tu es la première à l’avoir su » disait-il. Un article de la sélection hebdomadaire du Monde qu’on lisait avidement, on ouvrait les pages en roulant, on scrutait les articles, et j’ai repéré la mort d’un grand intellectuel homosexuel, mort du sida. On était en 1989. J’ai chuchoté juste pour lui « O. est mort du sida ». Il m’a regardé en coin. On a su tout de suite qu’il serait dans le lot, c’était une relation d’une relation, je ne le savais pas, mais j’ai compris. Il s’est raidi. Son combat commençait, juste là dans la bagnole, lui et moi en silence, on avait compris. On gardera le secret, voire le doute. Plus tard je le verrai à Paris chez une de ses amies. Je le verrai malade, il pouvait se lâcher, sortir de son rôle. Et là nous avons brisé les masques. J’étais désespérée mais j’y croyais, on y arriverait.

Tout cela c’est bien après l’avion, le premier avion qui emmène cette équipe nouvelle vers ses aventures. Je me souviens très bien de cet avion. On s’était retrouvés debout à un moment à déconner un peu. On essayait de voir quelque chose par les hublots. On se remontait le moral qui était déjà assez haut. A travers les hublots le monde tournait, nous le survolions, vers l’Est pour la première fois. Un peu plus tard, après l’arrivée incroyable à Bangkok. Bangkok pour la première fois est une page de cinéma. Plus tard, après l’accueil dans les locaux, le quartier général, on a pris le bus qui remontait tout le pays vers le Nord, vers chez nous. Et au petit matin, le paysage était un rêve. Je n’aurais jamais rêvé mieux et plus étrange. La campagne, les rizières, les petites maisons sur pilotis, la vie paysanne et dans la brume céleste les files de bonzes pieds nus dans le froid, quémandant leur nourriture, c’est à dire, marchant lentement et accueillant ce que tous leur donnent, de bon matin, tout simplement. Le jour commence par le don aux moines. Le jour commence par le don, dehors, vers des êtres habillés de grands tissus qui marchent, habités. Les repères basculent, les certitudes, les valeurs, les manières d’exister changent de cap, t’emmènent dans le basculement. C’est une thérapie, une thérapie pour toute la vie.

Le bus circule lentement sur les routes goudronnées entourées de vert. Nous sommes dans un autre monde et nous allons y rester, l’apprendre, y vivre matins après matins. Nous sommes fascinés par ce que nous voyons au travers des vitres, tout le monde se tait, l’émotion est intense et belle. J’ai déjà écrit et raconté cela des dizaines de fois, mais je le ferai encore et encore, car  les images sont en moi et attendent de revenir, de me caresser, de me dire combien la vie est extraordinaire. A l’arrivée un collègue nous attend, nous emmène chez lui, dans cette maison traditionnelle très longue, en bois foncé, salle de bains dehors sur la terrasse en bois, poules partout, et le frangipanier immense devant le perron, ses fleurs de tiaré qui enivrent, j’ai gardé ce parfum tout au long des premières années, ce parfum sucré, dense, un parfum de papillon dans un bain de vanille et de jasmin. Le jasmin présent partout, en tresses, en rond, en décoration, en suspension. Nous sommes là tous, dans cette maison de bois qui laisse passer les moustiques et tous les bruits. Une autre nous prendrons puis une autre encore. Nos maisons seront nos coquilles pour avaler ce monde où tout nous surprend. Une maison à soi c’est important pour s’installer vraiment dans cette vie qui va tout changer. Avoir une maison dans un pays très loin, y revenir tous les soirs, apprendre à y manger, y dormir, apprendre un quotidien au delà de nos espérances.

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2 réflexions sur “Bascules

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