On y entre

On entre tout doucement dedans. J’ai toujours pensé que les élections de 2017 allaient être un choc du genre Charlie. Un choc, un ébranlement, un moment, une bascule. Je souhaite me tromper.

J’ai écouté à la radio une partie du débat entre les deux candidats à la primaire de droite. J’ai entendu le début puis coupé la radio qui est au pied du lit. J’ai pensé dormir. Au bout d’une heure je ne dormais pas et j’ai écouté la fin ainsi que l’émission d’une heure qui suivait. C’est là que j’ai réalisé qu’un des programmes posait le pied sur la sécurité sociale universelle, pour tous et dans tous les cas, pour l’écraser un bon coup et limiter les remboursements aux « gros risques », aux affections longues. J’ai pensé voter au deuxième tour des primaires, alors que je ne suis pas de droite, car c’était une révolte totale pour moi de nous imaginer, tous, avec une sécurité sociale amputée. Premier choc . La Sécu c’est le joyau de la France. J’en suis fière. Il y a treize ans j’ai passé un concours des collectivités territoriales dans le domaine du social et j’ai étudié toute l’Histoire de nos droits. J’ai beaucoup aimé cela, comprendre, apprendre, découvrir tout ce que le début du siècle dernier nous a apporté en termes d’avancées prodigieuses, solidaires, fraternelles, cette impulsion politique poignante, renversante, généreuse, combattante.

J’ai détesté le début du débat quand ces messieurs décrivent le pays dans un état lamentable. Ces politiques qui ne savent que critiquer ceux qui sont en place me dégoûtent. C’est le jeu. Voilà, je me perds, je ne sais plus ce que je voulais dire. Je suis dans une ébauche de bouleversement et d’interrogations sur ce qui vaut la peine d’être secoué et comment.

C’est assez curieux, je ne sais pourquoi, mais la réalité ne s’installe que quand le réel se profile à l’horizon. C’est ainsi que j’ai pu commencer à toucher du doigt ce que serait la vie avec un mec de droite réactionnaire, homophobe, agressif, libéral compulsif, qui veut casser la baraque, casser le service public. Je n’ai pu prendre l’ampleur des dégâts possibles que cette semaine. Mais le service public monsieur, c’est du service pour le public, pour les gens. Cette façon de dénigrer les fonctionnaires pour les opposer au service privé me dégoûte aussi. J’ai été fonctionnaire trois années et je suis partie, laissant derrière moi un salaire correct de plus de 2000 euros, avec une retraite qui aurait été sécurisée alors que je suis loin de cela, très loin,  dorénavant. J’avais honte de tous les congès qui nous étaient possibles, en comparaison avec d’autres boulots. A part ça, les heures on ne les comptait pas, et beaucoup de mes collègues travaillaient avec passion et dévouement pour les autres, souvent pour les plus abîmés par la vie. Il n’est pas normal de ne pas pouvoir être licencié, ça je trouve que ça ne va pas. La position du fonctionnaire est trop assurée, cela peut amener des dérives, une arrogance, une lassitude. Mais les emplois ne sont pas faciles. Et que dire des infirmières et des professeurs. Des métiers tellement difficiles et tellement essentiels, peu de personnes tiendraient une semaine à travailler en hôpital ou en collège.

Je ne voterai pas demain. J’ai décidé il y a quelque temps de ne pas jouer de jeu, de ne pas voter pour des candidats qui ne m’intéressent pas. J’ai décidé de ne pas être objet de la peur, de ne pas avoir des réactions épidermiques avec mon bulletin. Je suis résignée à laisser le pire s’installer car je pense que le pire est prêt. Je vis à la campagne, je vois beaucoup de façons de vivre et de penser très extérieures à moi. Je suis effarée. Je ne saisis pas comment tout cela est arrivé. Je ne regarde pas la télé, j’écoute France Inter, ou France Culture, j’ai le curieux sentiment de faire partie d’une minorité pas du tout représentative. Du coup, je ne sais pas non plus ce que veut dire une majorité. La majorité est-elle l’extrême droite ou la droite extrême ? Pas forcément…Mais le jeu de la roulette des pouvoirs, des mensonges, est en route. Il l’a toujours été ? Mais que se passe-t-il ? Que se passe-t-il dans le Monde  ? Pourquoi est-ce que je me sens étrangère, décalée alors que nous sommes des millions à vouloir la solidarité, la révolution bien pensée, à croire en des idéaux d’ouverture, de partage des richesses ? C’est quoi ce bordel ? Par exemple, c’est quoi ces gens qui militent pour la famille hétérosexuelle anti avortement anti homo ? Est-ce un film de science fiction très médiocre qui se déroule sur mes écrans blancs ?

Bêtasse. Cela a toujours existé. Regarde en arrière, regarde le passé. Nous devons simplement apprendre à combattre à nouveau. De toutes nos forces.