Un bonnet reprend vie

Je viens de faire un tour au village. Je suis passée par la Poste. Une lettre d’anniversaire pour ma vieille tante parisienne, une autre pour cette collègue que j’aimais bien, à la retraite tous les deux maintenant, et cancer pour lui cette année. « Toi tu me comprends » m’avait-il dit, entre deux chimio, tandis que je le croisai dans sa ville, debout, capable d’articuler et d’acheter son journal et que je le félicitai, surprise. Je ne sais pas  ce qu’il  en sera après cette série de chimio.

Ma tante s’accroche, elle a vu son fils de soixante ans qui vivait avec elle, mourir il y a deux ans. Elle s’accroche, à petits pas, du lit à la cuisine, dans son grand appartement que j’adore car il rassemble en moi tellement d’enfance heureuse. Elle a deux personnes qui viennent l’aider à domicile le matin, elle les aime beaucoup, c’est chouette. Sa fille passe chaque samedi ou presque. Elle n’a jamais rechigné à se faire aider, pour le ménage, la cuisine, la toilette, l’habillage, etc.  Elle a tout accepté, pragmatique, au fur et à mesure de ses besoins qui augmentaient. On se dit toujours  » Tant que tu tiens chez toi, c’est bon. » On a ça, toutes les deux, en ligne de mire. Tenir chez soi coûte que coûte. Elle a fait des séjours en hôpitaux qui l’ont total bousillée. Un mois minimum pour s’en remettre à chaque fois.

J’ai fait le tour du village. J’ai recompté mes sous, réfléchi, et tenté de me rassurer sur la suite de ma vie. Les choix sont un long fil périlleux et ce qui est est moi. Inutile de penser aux « si… ». Inutile de s’inquiéter. Agir, oui, choisir encore, oui. Compter, décider, faire la semaine avec 10 euros, oui. Pas à pas. La chance de ne pas vivre seule je la connais. Et si j’étais seule je ne serais pas du tout là où j’en suis ni là où je suis. Pas du tout. Les « si  » refont d’autres vies.

J’ai fait le tour du village et il ne faisait pas si froid que cela. J’avais sur le crâne le bonnet de laine de ma mère. Chiné blanc et vert. Très rétro, simple, si tu ne retournes pas les bords, il peut même faire très « d’jeunsss » genre enfoncé sur la tête jusqu’aux yeux et les cheveux de chaque côté. Il est mou et doux. C’est un rescapé aussi celui là. Et je viens de le sortir de son coma, un coma de dix ans voire plus. Il pourrait ne pas être vivant, il pourrait avoir fini dans un carton jeté par d’autres mains que les miennes. Sans reconnaissance.

Parfois il faut très vite décider et prendre. Mettre dans son sac, choper le truc qui passe, profiter de l’instant. A ce moment là tu fonctionnes à l’instinct, une survie de la mémoire, quatre cinq choses dans une armoire, dans un appartement que tu ne reverras jamais plus. Tu y repenses ensuite, tu te dis, le miracle que c’est, tu as vraiment bien fait. Tu as vraiment bien fait de prendre ce petit truc, de te l’approprier, de garder ce souvenir, ce sac, ce bonnet, ce foulard, ce pantalon, ces robes dans la maison d’été en un début d’été où tu savais qu’elles ne serviraient plus à personne sauf à toi. Ce rapport aux objets ou aux vêtements me laisse toujours rêveuse. Même en limitant, en reculant, il reste des miettes adorées qui s’accrochent et qu’on aime posséder. Un seul objet peut emplir le temps, le retourner, dépasser le réel.

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