A ma place

 

Un jour peut être je saurai. Je saurai ce que je tiens, pinceaux, crayons entre les mains. Aujourd’hui je tournicote mais depuis un mois je ne fais que cela, chaque jour je m’assois. J’ai tout ce qu’il me faut, de la colle, de l’encre, des pastels mes amis, des bouts de papiers de toutes sortes.

Je ne sais jamais où je vais. Je ne sais jamais où je vais. C’est un poème à créer, avec un peu de chance je trouverai les mots et le rythme surtout, avec un peu de chance je ne serai pas seule.

Tout à l’heure, découvrant ce disque d’Eicher de 2012 plein de pépites, je reprends un bout de peinture ancienne. Je l’ai recouverte ce matin de pastels puis d’encre blanche autour d’un cercle noir. Encre toujours, puis cela sèche, puis je gratte au hasard. Installée au soleil de l’atelier, je gratte. J’ai des idées vagues et précises, des idées vagues qui se voudraient précises, mais c’est la main qui fait, c’est la musique, ce sont mes pensées. Je pense à quelqu’un, je pense au monde, à la planète ronde autour de laquelle je gratte et des couleurs apparaissent. Se dessinent des branches, du blé peut être qui part au ciel. Autour de la Terre. Je suis debout, je ne cesse de penser, de gratter puis de remettre du pastel.

Il y a toujours un moment où quelque chose ne va pas. Il y a toujours un moment où quelque chose ne va pas là où je voudrais aller. Mes mains, ma tête, s’agitent, se laissent aller, pas là où je veux mais c’est une liberté, celle de se tromper, celle de s’en foutre. Je remets la musique, je décide que j’aime ce disque, le son monte et je suis emportée. Je remets des pastels, le moche deviendra meilleur, c’est mon progrès cette année, je peux refaire, m’accrocher, et espérer du mieux, pas forcément tout gâcher comme avant. Je suis plus lente, j’ai confiance dans le temps qui passe, je laisse passer les jours sur mes papiers, je laisse naviguer.

Du rond je passe à la spirale, sur les pastels je colle des bouts de papier comme des écorces d’orange, un poème me vient mais je ne le note pas. Pour les poèmes il faut tout de suite noter, le premier jet est le bon. C’est un don, une plume tombe du ciel, un poème c’est comme ça. La colle ne colle pas, trop de pastel dessous peut être ou bien ma colle en a marre depuis le temps qu’elle est dans ce grand pot. Ma colle en a assez de coller. Je peins avec la colle, j’aime l’idée de vernis sans vernis alors j’étale la colle par endroits et je lisse avec les doigts, et tout change. Tout peut changer sous mes doigts, sans que je sache comment ni quoi. La peur n’a aucune place dans la peinture, dans la création.

Un fondu s’installe dans cette planète de papier qui est devenue ouverte comme une orange épluchée qui cherche ses bords. Les couleurs ont changé. J’ai beaucoup gratté, dessous, avec un trombone décanillé, tout autour de la Terre j’ai gratté et d’autres couleurs sont venues. On ne sait plus lesquelles. C’est ça plus ça plus ça, une addition sans fin, un mélange, du dessous en couches, du dessous caché, amalgames de pulsions, saute dessus un dessus et apparaît ce que je ne sais pas. Je peins en pensant et sans penser. On peint avec le secret, le profond.

Je m’interromps, je vais faire un feu, c’est l’heure. Je laisse derrière moi ce carré de papier qui vit une vie. Demain, je ne sais pas. Serai-je encore là ? Mais tout de même, je songe à ne faire que cela.

 

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