Notre décembre

Ma chère maman, hier matin j’étais au cours de yoga et je trouvais tout un peu difficile, comme une envie de baisser les bras, une paresse mentale, une lourdeur, qui rendaient pénible chaque mouvement de chaque muscle comme si j’avais 109 ans.

J’ai alors repensé à la date. J’y avais pensé la veille, et c’est toujours ainsi, le matin même je l’oublie, une amnésie sans doute. Mais debout sur le tapis de yoga, la douce voix de ma prof à mes oreilles, mes muscles lents et mon esprit obstrué, j’ai su qu’on était le 13 décembre. Ta fête, Ste Lucie, ta mort il y a neuf années. L’année prochaine cela fera dix ans, mais j’ai l’impression que cette année c’est le plus important. Neuf vies, neuf années, neuf 13 décembre. La date fut un soulagement à tous les niveaux, quitter ton corps a mis trop longtemps, le calvaire lent, pour toi, pour moi. Ta fille aînée en est presque morte, et morte vraiment cinq ans après. Ta mort a déclenché la rupture des enfants. Ce qui couvait, tels des oeufs prêts à éclore, ceux qui couvaient, donc….Ceux là n’ont pas su s’unir, orphelins.

Je vis bien ton départ maintenant, je l’ai vite aimé, ce sont les six années de calvaire de ton enfermement qui m’avaient détruites, pas le jour J. Le 13 décembre de cette fête qu’on fêtait toujours et que tu aimais, un jour heureux pour toi. Tu as bien choisi ta date, j’en étais, j’en suis, heureuse. C’est le départ de ta fille aînée que j’ai encore du mal à apprivoiser. Cela viendra, je dois épurer ses douleurs, passer le pli sur nos mal entendues, je dois accepter nos vies de soeurs qui ne se sont pas retrouvées dans sa fin de vie. On ne peut pas être toujours là. Je le sais pourtant. Le trou de la culpabilité et de la tristesse de cette soeur morte est entrain de se combler, de se transformer plutôt, en un terreau où je pourrai un jour planter nos fleurs, sourire comme on aimait. Le sourire de ma soeur est resté entier et vient immédiatement à mon esprit, je le vois, je la vois sourire pleinement comme elle le faisait souvent, quelque soit son état intérieur. C’est cela qui restera, qui efface le sombre, c’est avec nos sourires, nos rires et tous nos moments heureux ensemble que je planterai des fleurs immortelles sur le terreau de notre lien qui se bâtit en ce moment.

Pour toi, ma mère, le terreau était là dès ma naissance. J’ai eu de la chance. Je t’ai peinée par moments, bien sûr, tes enfants ont été des tigres durant leur adolescence, ils ont égorgé leurs parents. Tu en parlais souvent de cette cruauté. Vous n’aviez pas su nous voir grandir. L’autorité ne peut rien contre un adolescent qui veut exister en tant qu’être à part entière, à part. Je vous suis reconnaissante d’avoir construit des murs solides autour de nous, de l’intelligence, des valeurs, des principes. Il faut des murs forts autour des enfants, les détruire durant un temps fut une base solide. En garder le meilleur et vous remercier chaque jour de ce que vous m’avez donné fait partie de ma vie. Là aussi j’ai effacé les heurts, les erreurs, pour ne garder que le bon, le socle, des fondements du vivre, du penser avant tout, l’importance de l’apprendre, du réfléchir, le goût de la découverte permanente et de la remise en question des connaissances. Il y a beaucoup de chose que je vous dois et qui m’aident.

Maman, hier j’ai décidé de m’offrir un petit truc dans un supermarché, comme nous aimions le faire. Comme tu aimais le faire pour moi. Très vite la vigueur mentale m’est revenue, après une heure trente de yoga un peu poussif. J’étais très calme et posée. J’étais claire. Je me sentais dans le Monde. Les nouvelles de Syrie m’ont presque revigorée autant qu’abattue. Se sentir concerné par ce que vivent les peuples où qu’ils soient est aussi quelque chose que j’ai vécu en famille et qui n’est plus courant de nos jours. J’ai pensé à cela ce matin en écoutant la radio. Je me suis rappelée de mon travail à domicile il y a un an, en plein Bataclan, où je découvrais que dans les foyers de nos campagnes personne ne suit les informations si elles sont trop douloureuses. Personne n’en parle, comme si « rien » ne se passait, rien ne compte autre que la vie familiale, rien ne vient modifier le cours du quotidien « entre soi ».

Nous sommes le 14 décembre. Hier soir je me suis tranché un peu d’un pouce, le gauche, et j’ai dit » c’est normal on est le 13 décembre « . Un an après ta mort je m’étais coincée un doigt sur la lame d’un presse purée électrique et cela m’avait valu des points aux urgence. Je n’allais vraiment pas bien. Huit ans après, le ciel est translucide, la lune hier un néon rond au dessus des montagnes. Je ne suis pas triste de voir cette fin d’année arriver. Décembre me plait de plus en plus à chaque fois. Avec toi.

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