Ralentie mais bien

Hiver de bobos. Curieux. Moi qui ne souffre pas physiquement et fais tout pour me protéger, me voilà pour la troisième fois avec un bout de corps qui ne fonctionne pas. Un peu de peur et peu de mal pour cette morsure de chat à la main. Je n’ai jamais eu vraiment mal mal. Elephantesque infection, main inutilisable, mais on a deux mains n’est-ce pas ?

Les deux autres fois m’ont vue handicapée du flanc droit sur les côtes, puis d’une jambe, de l’autre côté pour varier. Il a fallu revoir tous les mouvements, cela m’a pris trois semaines pour savoir comment me débrouiller de moi-même. J’ai beaucoup pensé aux vieilles dames que je connais et aux vieux tout court. S’adapter, s’accommoder, revoir tous les gestes, devenir lent et précautionneux, chaque mouvement devenant une montagne à gravir sans se casser la gueule. Un apprentissage.

Plus tard, ce fut la jambe gauche du haut en bas. Douleur cruelle du sciatique pour avoir marché trop bien trop beau, enfin délivrée de mon handicap « des côtes de Noël ». Bigre. Comment se remuer ? Plus question de ne pas penser à ce que l’on fait, le corps domine, arrête les frais, oblige la pensée à se mouvoir un nouveau chemin. Lent, mou, paresseux.

La paresse. J’aurais pu choisir ce titre. Une paresse délicieuse m’a envahie depuis trois mois. Je ne suis pas encore l’ours en sa caverne, mais les bobos en remettant une couche, je suis devenue lente, posée, brouillée, béate, paresseuse et sans but vers l’extérieur. Intérieure, donc, et chaque jour j’ai savouré la chance de ne pas travailler. De ne pas devoir partir tôt affronter le gel et sur gel qui nous a collé aux fesses sans répit. La chance de n’avoir rien qui m’attende dehors, le bonheur d’être un escargot en son logis, qui se délecte de son petit déjeuner avec sa chatte jolie qui ronronne sur le radiateur. Oui, s’il y a bien une différence entre cet hiver et le précédent c’est que je n’ai pas regretté mon chômage. Il n’y a pas un jour où je suis heureuse de ne pas travailler, il n’y a pas un jour où je me demande si je veux encore travailler, si j’en suis capable, surtout en terme d’heures et de contexte. Tant de choses me sont désormais insupportables.

La paresse, donc, m’a conquise, le corps aidant, le corps souffrant par périodes, m’offrant une vue de ce que peut être la vieillerie, quand le corps ne suit plus, quand les douleurs s’imposent. Je n’ai bien souvent pas été capable de pratiquer correctement ma gym et mon yoga-maison. Et là encore, j’ai vu, senti avec inquiétude à quel point le corps s’encrasse plus vite qu’il ne se décrasse et combien mes os et mes muscles se vautraient dans la paresse pour m’emmurer.

Il y aura un printemps, je dis. Il y a eu un printemps durant les primaires de gauche. Je savais que j’y participerai, mais je n’étais pas décidée totalement. J’ai entendu deux fois Hamon présenter son programme à la radio et surtout se présenter, dans sa façon de dire, de laisser place, place aux autres, place au doute, place à l’espoir, place à l’utopie. J’ai appris des choses sur le revenu universel, une idée folle car basée sur une vision extrêmement ouverte et chaleureuse de la vie en société et du partage. C’est un économiste qui en parlait, c’était passionnant ce projet. Il en précisait les contours, les limites, relativisait, se positionnait et informait sur les divers positionnements et choix possibles ( financiers, fonctionnements, etc). Il y a des moments bénis à la radio. C’est mon média favori depuis toujours, il le restera. Les informations à la télé sont bannies. Même s’il y a de bons moments, il y a trop de bruit, de manipulations, de mensonges, de manque de recul et d’analyse, on a le sentiment d’être aussi con qu’une oie qu’on gave. Et puis ça prend beaucoup de nos têtes, de nos énergies, c’est épuisant la télé sous ses séductions qui semblent nous relaxer. On est passifs, trop. En ce moment je ne l’allume plus, j’ai essayé en décembre, je crois, mais je ne suis pas assez intoxiquée, elle me gave, j’éteins.

Voilà, j’écris presque avec mes deux mains maintenant. Etait-ce le dernier bobo de l’hiver ? L’avenir est très incertain, mais n’est-ce pas sa fonction première ? Les mois qui viennent me fatiguent trop si j’y pense. J’aime chaque jour quand jour il fait. La paresse.

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