La dernière année

Je connais peu François, c’est le mari d’une ancienne collègue de travail, un peu plus âgée que moi. Ils sont à la retraite depuis quatre ans je crois. Elle est de cette trempe d’âme protestante qui n’a de cesse de s’occuper des autres, humblement sans rien dire ni laisser paraître de ses engagements spirituels, si ce n’est en actions et dons de soi perpétuels. L’accueil de tous, l’accueil des migrants, l’ouverture à celui qui passe, le partage de ta chemise pour qui en a besoin, elle vit au concret sa foi et nous avons dans le département une forte empreinte de ces engagements là.

Lui je le connais peu. Il a travaillé toute sa vie auprès de jeunes dans la mouise, emprisonnés. Même après sa retraite il a donné de son temps. Il se défoulait le mental en courant énormément et en nageant régulièrement et puis le chant est devenu une passion, un choeur d’hommes particulièrement. C’est l’année dernière que j’ai mieux connu François, ou disons, que chaque phrase nous a marquée. Son cancer a démarré par un bobo au mollet, il a pensé à une blessure liée à la course, il faisait même des marathons. Ce sont de grands marcheurs aussi. Il a traîné, puis a consulté et depuis 18 mois la manivelle s’est mise en marche, et j’ai tout de suite su qu’on allait au pire. A chaque examen de nouvelles métastases, les poumons étaient pris. Le cancer est une épidémie, disait un chercheur récemment à la radio. Un jour nous saurons mieux pourquoi, nous aurons certifié et confirmé tous les facteurs conjoncturels qui ont concouru à ce désastre. Bouffe, pollution, etc.

François est en service de soins palliatifs depuis le 28 décembre et depuis trois jours la sédation a commencé. Je l’ai appris ce matin en revenant chez moi et découvrant leur mail. François a choisi d’arrêter tout traitement. Le cancer est monté au cerveau, si je puis dire, son état ne permet plus de faire toute la radiothérapie prévue. Le service de Lyon a acté de sa décision et a transféré le dossier à Valence, qui n’avait rien reçu quand il se sont pointés pour l’accueil. C’était n’importe quoi. Ils ont connu beaucoup de bévues durant une année, mais là ça faisait trop. Les dossiers pas transmis, François était reçu comme un ovni. Cela s’est arrangé et puis le premier jour de janvier un crétin médecin qui avait dû sans doute par malchance se taper le réveillon au boulot est venu leur gâcher une journée importante en agressant François, lui demandant de re  re  re justifier sa décision et en la contestant. Je te foutrais mon poing sur le pif.  » Trop jeune » a dit ma collègue. « Les trop jeunes qu’on voit ne sont pas prêts, pas formés, et n’ont pas le contact » . Heureusement la chef de service est au poil et la sédation a démarré le 5 janvier.

Je me réjouis que la France évolue dans le bon sens à ce sujet. Pas assez, pas du tout assez on le sait, mais, il commence à exister des spécialistes qui entendent, accompagnent, acceptent de cesser l’acharnement. Sans doute tous nos amis et nos parents atteints à tour de rôle depuis cinquante ans auront-ils contribué à ces évolutions. François a tout préparé en décembre, ne pouvant plus dormir ni lire, il a écrit. Préparé sa cérémonie et remercié par lettre tous ceux qu’il veut remercier. Il parait que j’en fais partie m’a dit sa femme ce matin.  » Il y aura un mot pour toi. il a dit que tu étais formidable ».  J’ai pleuré toute la matinée.

C’est sur leur canapé que j’ai rencontré de manière plus fine ce charmant homme que j’avais croisé durant des repas de groupe chez eux. On était en mai peut être, il revenait d’une longue hospitalisation. Intervention aux poumons, opération à la jambe suivie d’une septicémie chopée à l’hosto de Lyon qui l’a rétamé plus que tout le reste. Le parcours commençait à lui peser durement. Il avait encore un aspect normal et le futur était posé sur la table avec mes gâteaux maison. On a parlé maladie, petits trucs pour se remettre, bouffe, recettes pour la santé, vie à l’hosto, plaisir de la vie, espérance, piscine, chant et même dessin. A la fin de l’été la chimio a démarré. Je l’ai croisé en ville, je l’avais écrit ici. Il avait pris vingt ans d’un coup, mais était debout et faisait ses courses en pleine chimio. Alors je me suis extasiée. On a parlé vrai. Il n’en revenait pas  » Je suis tellement content de te rencontrer. Toi tu comprends ce que je vis, tu sais de quoi je parle. C’est rare ». On a reparlé piscine, je l’ai encouragé, je me suis faufilée dans tous les trous d’airs, de liberté et de compassion dont il avait besoin. Je savais que je parlais à quelqu’un qui allait mourir mais on s’en fout. On vit jusqu’au bout et avec tout ce qu’on peut glaner. C’est comme un gros bouquet des champs, rien n’est laid car on cueille la beauté. On a cueilli nos coeurs et l’espoir, debout sur la place piétonne de la ville, j’ai parlé la vie, ce midi là j’ai fait sortir la vie de mon corps vers l’âme de François, du mieux que je pouvais. J’ai vu son visage s’épanouir au fil des mots, son sourire venir, rester, on a parlé lutte, association de malades, Ligue contre le cancer et tout le fourbi. Je disais Oui oui oui oui à tout ce qu’il disait. Tout ces fils tendus, comme une araignée qui tisse pour battre le désespoir, battre la tornade qui s’abat sur sa toile merveilleuse. Je disais oui oui oui oui à François. Je lui aurais cueilli la lune si j’avais pu. Car je savais qu’il partirait bien trop tôt. Ensuite j’ai envoyé des signes d’amitié par courrier et mail. Je n’attendais aucune réponse, j’avais juste besoin de dire mes pensées.

Il a fait son choix. Chaque jour est le dernier. Il a dit « pas de messe, que des chants » et les a tous choisi. Je pense à lui, tandis que sa conscience perd la réalité petit à petit et que sa femme l’accompagne. Le service est bien, m’a -t-elle dit. Je veux toujours savoir comment les gens sont traités, c’est très important. Plus personne maintenant ne va lui demander de se justifier. Est-ce qu’il ne souffre plus ? Est-ce que les doses sont suffisantes ? M’a demandé l’Homme qui en connaît un rayon « technique » sur le soit-disant traitement de la douleur par le corps médical. Je n’ai pas demandé à sa femme. On va rester optimiste. On va rester optimiste sur la vie qui part pour celui qui a choisi le moment en toute conscience et, comme je l’ai dit à sa femme, toute cette préparation qu’il a pu faire c’est vraiment essentiel. Le pire du pire c’est la mort brutale. Qui jette ceux qui restent au fond d’un puits. Alors j’admire la force, la détermination, de celui qui dit  » Je pars ». Quitter sa vie. Je pars quitter ma vie. Puisque je n’ai plus de choix, je prends celui ci, le dernier qui me reste.

.

 

.

Publicités

4 réflexions sur “La dernière année

  1. Quelle chance vous avez su cueillir et entretenir en vous rencontrant et en allant au coeur de la vie et de l’essentiel. Du dialogue avec les mourants je n’ai que l’expérience des chats… Soutenir le vivant et prendre soin de la flamme en nous, chez l’autre, envers et contre tout, oui comme le dit Cat Plume c’est sans doute la plus belle manière de faire rayonner notre humanité. Merveille d’humanité.

    1. Moments de grâce.
      Par contre je ne l’ai pas revu depuis 4 mois. Mais je doutais de le revoir même si j’aurais aimé.
      Il y a un stade de souffrance physique au delà duquel, on dirait, on ne peut plus voir que les plus intimes ou les amis très amis, dont je ne fais partie.
      Mais il y a aussi un stade où « se voir » ne compte plus tant ( je le vis avec ma 2eme maman corse qui est en fin de vie là bas) à conditions qu’on donne les signes essentiels.
      Je ne sais pourquoi je suis tellement sensible aux signes, et ruinée par leur absence. Une quasi question de vie et de mort pour moi, que personne ne peut comprendre et ressentir. Cela doit venir des profondeurs utérines bien avant moi, des disparus jamais nés et autres mémoires.

C'est ici qu'on cause...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s