Juste des gosses

J’en ai lu le tiers. Je ne sais pas ce que j’ai maintenant, je lis. Bien plus qu’avant, je veux dire. Je ne sais pas exactement comment c’est arrivé, que je puisse lire chaque jour avec avidité. Ou bien comment était-ce possible de lire moins ? Un traumatisme d’enfance, c’est sûr mais tout de même. J’ai presque peur de retourner en arrière maintenant, être de nouveau capricieuse et apathique devant de nombreux livres qui me tombent des mains. Trouverais-je toujours de quoi me sustenter ?

Just Kids, de Patti Smith, m’est arrivé par courrier. Un don, d’une amie douée pour savoir ce que j’aime. J’ai des amies fines et douées. De Patti Smith j’ai lu M Train, le dernier, et Glaneur de rêves qui est l’avant dernier. Je n’attendais rien de spécial de Just Kids, publié en 2010. Je pensais qu’elle s’était fait plaisir en racontant sa vie d’artiste. C’est très très mal la connaître. Avant de lire les deux autres livres, je ne connaissais que la femme publique et la chanteuse. Que j’admire, énormément. Une femme engagée, qui vieillit bien. Une artiste musicienne chanteuse qui m’a transportée dans les années lycée, 75 et cie. Quelle tronche, quelle audace, cette androgyne, cette allure, cette voix, une déferlante. Profonde. C’est tout ce que je pensais. Je ne savais rien de sa vie personnelle.

Je ne savais pas que son but et sa passion sont l’écriture. Chapeau bas, Madame. Défi réalisé haut la main.

J’ai posé le livre reçu par courrier sur la table de chevet. J’en lisais un autre, dont je ne me souviens plus du nom. Avant de reprendre le livre en cours, un soir j’ouvre Just Kids et je traverse quelques pages, pour voir. Je suis happée. J’ai envie de pleurer. Je me demande si je vais arriver à le lire. Elle lui avait promis à Robert M., avant qu’il ne meure , elle lui avait promis de raconter leur vie, tous les deux, cet amour, cette aventure. Lorsqu’il est mort, Patti vivait avec son mari, dont elle parle beaucoup dans M.Train. , son mari et leurs enfants. Elle est toujours restée liée à Robert. Je crois que Patti est une grande sentimentale fidèle. Cela m’a touchée comme une flèche, en parcourant des pages, à la sauvette, pour voir…J’avais vu. J’avais senti le choc venir.

Hier, je crois, je crois que c’est hier ou peut être le soir d’avant, oui le soir d’avant, j’ai commencé ma lecture. Sagement, allongée dans le lit dans la nuit. Je lis cette auteure comme livrée à un courant simple, il n’y a pas à discuter ni chipoter ni penser à autre chose. Je lis Patti et je vis Patti. Et cette fois sa vie percute la mienne. Ce livre arrive à un moment où je doute et souvent me questionne sur ce que je fus, sans savoir ce que je peux encore être. C’est parfois triste, souvent lourd. Quelque chose d’un mouvement s’est brisé. Je dois faire fi du passé pour accepter ce que je suis maintenant ?  Je cherche du lien. Je cherche une piste, comme un gosse paumé au fond d’un bois, les poches percées.

Je dévore ce livre et je retrouve ma vie d’autrefois, comme elle, dans cette jeunesse de fougue, ces appartements qu’on bichonne, qu’on quitte, ces apparts de l’amour, ces passions et ces apprentissages à deux et en groupe, ces moments intenses où la vie vous arrive par tous les bouts. Les petits boulots, les bric et broc, la liberté, en fait, la liberté choisie avant toute autre chose, un choix qui se paye et qu’on assume cash.

Elle quitte sa famille, elle erre dans N.Y sans un sou. Je ne savais rien de tout cela. Elle doit faire face, seule, elle a très faim, elle n’a pas d’argent, elle dort dehors. Elle a décidé qu’elle serait une artiste et que l’art et la littérature seraient le sens de sa vie. Comment y arriver, elle ne le sait pas encore. Elle rencontre Robert M. Deux artistes vont éclore. Il y a dans cette histoire du comment vivre une immense détermination. Une foi inébranlable dans ce qui sera et qu’on ne connaît pas encore mais on sait qu’un destin se trace, là devant, pas à pas. On fait confiance. Elle prend des risques, elle est fragile, il est possédé par le dessin et ses créations, ils s’aiment. Mais surtout ils s’épaulent. Mentalement, et matériellement. Ils se fixent des règles de vie, comme celle de ne jamais flancher tous les deux en même temps. Quand l’un s’écroule, l’autre, ce jour là, doit rester debout. Et ainsi de suite…Tout ce que je lis me ramène à moi-même, à des souvenirs, à des bâtisses en mon for. Ce passé debout, cette capacité de conquérir et d’avoir confiance que j’ai laissé dans un coin, vide.

J’ai souvent envie de pleurer en lisant ce beau récit. Je suis étreinte par l’émotion de ces vies que je lis. Qui me bousculent et, je crois, vont me faire du bien. Même si la mort à la fin. Parce que, bien sûr, il ne faut pas rêver. La mort a la fin. Mais il y a  la promesse faite à Robert, celle de l’écrire cette vie, une promesse tenue, qu’elle tiendra pour deux. Longtemps après. D’hier à aujourd’hui, ne pas perdre le fil qu’on s’était promis.

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2 réflexions sur “Juste des gosses

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