Toujours prêt

Il existe un phénomène toujours prêt. Ce n’est pas la peine de le prévenir très à l’avance, de lui indiquer comment remplir sa valise pour sa prochaine sortie, il est caméléon et sait être au meilleur de sa forme dans toutes les tenues. Se tenir, bien droit, caché en embuscade, se tenir bien, propre et sérieusement, c’est sa nature. Ce n’est pas la peine de lui téléphoner pour l’informer des états actuels et de la météo passée et future. Ce n’est pas la peine de penser le contrôler, ce drôle de phénomène. Il a des antennes bien plantées, il capte jour et nuit tout ce qui entre en toi et en sort.

Il est caméléon, il s’installe un jour, un jour précis quand tu as le dos tourné, peut être le dos tourné à la vie ou peut être un jour où la cruauté de la vie a planté son venin comme il faut. Le chagrin, alors, s’introduit. Chez lui. L’accueil est indiscutable. Tu l’accueilles d’ailleurs, ce premier jour, presque comme un premier amour, parce que tu ne peux pas faire sans lui, parce que tu as besoin du chagrin pour faire face, pleurer plus que de raison, t’abandonner à ton désespoir. La perte de l’autre, d’un humain que tu aimais, reste la proie favorite du chagrin, il faut bien le dire. Mais finalement on naît avec le chagrin. Dans le biberon qu’on avale, qu’on avale parce qu’on a faim, il y a une dose de chagrin, comme cette pointe de sel indispensable pour relever les plats, surtout les bien sucrés. La vie de sucre accumule les grains de sel. Et tu bois. Ben oui il faut bien vivre, n’est-ce pas ?

Les années passent et tu n’as pas de diabète mais tu as le chagrin qui a fait son nid silencieux, partie prenante de ton corps. Une cuillère par ci une cuillère par là. Comme tu es grande tu trouves des parades, tu sais qu’il est toujours prêt, alors tu feintes. Tout est bon à prendre, il peut même y avoir des remèdes qui tuent. Essayer de repousser le chagrin peut tuer. Des remèdes pour oublier on peut les essayer, pour cesser l’invasion, pour calmer l’installation déraisonnable du chagrin, qui es à toi et te construit.

Hier une lettre d’une amie, lettre que j’ai lue dans ma voiture en roulant, m’a replongée dans des pensées douloureuses qui avaient émergé, déjà, deux jours auparavant. Deux jours auparavant, le chagrin m’avait planté un couteau dans le dos, profitant d’un moment naze dans ma vie, un petit entretien d’embauche de merde. Le chagrin s’empare parfois de moments minables pour te clouer au pilori. Cette amie reste une des rares à m’écrire encore et à être capable de répondre à mes courriers par un courrier. Pour cela, je lui serait toujours fidèle, d’autant qu’elle est, comme moi, un peu sauvage parfois.  Du chagrin elle en a. L’aimé l’a quitté il y a deux ans,  suivi d’un frère et de sa mère. Depuis c’est la traversée de l’Océan. Récemment elle a choisi de retravailler, de reprendre du collier et dans sa lettre elle m’informait qu’elle mettait fin à cet essai démarré en mai. Aucun travail ne peut aider à combler le vide. Je ne cesse d’être entourée de personnes qui ne peuvent plus, qui ne veulent plus, travailler ou bien s’y tuent. Je suis heureuse de sa décision, de sa capacité à prendre encore des risques. Malgré le chagrin, avec le chagrin, grâce au chagrin que rien n’effacera.

Dans ma voiture je regardais les nuages merveilleux dans un beau ciel d’été humide en ce moment, comme j’aime. De grands champs jaunes sur le côté, les moissons sont déjà faites. Moi je roulais tout doucement, en repensant à cette lettre, à cette vie d’amie, à cette bataille, ces morts qu’elle a vécu et qui ne peuvent que tout changer dans sa vie, dans sa façon de la gagner aussi. J’étais heureuse pour elle et désespérée aussi, je pleurais pour entretenir mon chagrin, sans doute, pour le reconnaître, l’accueillir un peu plus, tenter de  ne pas avoir la trouille. Cette trouille du demain,  je connais bien.

J’écris mon chagrin pour écrire aussi ces mots que j’aime tant et qui sont ses amis jumeaux  : aimer,  consoler, consolation. .

 

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