Putain de piaf

Non ça ne va pas. Je crois bien qu’un moineau est coincé dans ce vieux conduit de cheminée. Il piaille depuis ce midi, j’entends maintenant ses ailes frotter. Comment veux-tu que ça aille ?

L’arrivée du conduit est bouchée depuis quatre ans. Bien bouchée par mes soins. On ne pouvait pas y mettre le tuyau du poele a dit le spécialiste. Je ne vois donc pas comment délivrer ce piaf et même si je défonce le mur, ce conduit a deux sorties, tout cela est inaccessible, le piaf mourrait de trouille en voyant une intrusion, tu me diras cela abrégerait ses souffrances. Est-ce le même que ce matin ? Celui qui s’est fichu au pied de ma table de chevet, mais au moins il a su retrouver la fenêtre ouverte après trois essais. Bref ce crétin de moineau, je reconnais son cri, me met les nerfs en vrille. Ai-je besoin d’un cadavre de petit oiseau dans un vieux conduit de cheminée ? Je le savais qu’il fallait condamner ces sorties de cheminées, le toit en est plein, aucune ne sert.

Bref, le coup de mou. J’ai voulu faire sieste mais le piaf crie au travers du mur de la chambre, c’est ghore je te dis, c’est le couloir de la mort version campagne verdoyante. On croit que tout va bien mais non.

J’ai pourtant passé deux heures les mains dans le grès ce matin. Dernier cours avant septembre. Ma pièce séchait, il fallait terminer, la potière la fera cuire.

Le moineau appelle. Il est impossible de déployer ses ailes et de partir en piqué vers le haut. Néanmoins le moineau appelle. J’ai essayé de lui parler quand je faisais la sieste. Monte, vas-y, vas vers le ciel ! Avec ses pattes il griffe le conduit, le pauvre petit. Comment voulez-vous qu’on vive ? Non, ça ne va pas.

Non. Le séisme n’est pas loin. Je suis peut être comme ce pauvre piaf. Ce n’est pas parce qu’on a le ciel au dessus que tout s’arrange par miracle. Etre sourd ? Mais le corps résonne. Il lâche il perd ses eaux d’un coup et on enfante une flaque, détaché de son corps on s’observe s’évanouir à la vie. L’oiseau gratte et je l’entends. Il fait noir au fond ou bien a-t-il encore l’idée du jour ? Le jour est tout à coup très loin. Inaccessible.

Pourtant ce matin j’ai tourné autour de mon saladier coquelicot. La potière fignolait son oeuvre. Tout était bien

P1510009-001

C’est la potière que tu vois, pas moi hein !

Il doit y avoir des jours qui s’emplument les uns aux autres, il doit y avoir des bons et des mauvais jours. Moi je veux bien accepter mais avec l’oiseau dans la cheminée ça fait trop. Tiens il s’arrête. Est-ce pire est-ce mieux ? A bout de souffle. Que comprend-il ? Il appelle au secours, c’est peut être le petit minot qui est venu dans la chambre. J’aurais dû le garder, ne pas lui offrir la liberté. Il a dû penser qu’on vous libérait toujours de toutes les situations poisseuses. Un vol mal assuré, un dérapage de griffes à la recherche d’une fourmi qui traine et on glisse comme un con. Aïe, ça descend vraiment. C’est trop tard pour ajuster ses idées. Le voilà emprisonné, peut être blessé. Il fait très chaud, l’air devient irrespirable. Il n’y a pas si longtemps on rêvait dans les arbres sous la brise tiède, il a plu ce matin on s’est baigné. On a bu dans la flaque sur le balcon. On faisait les cons.

  .

Fuite et rencontres

Hier j’ai quitté le cours de danse au bout de dix minutes. Trop enthousiaste sans doute je m’étais inscrite à des jours de stage. Je n’avais rien payé, je verrais à l’unité, on ferait un premier essai.

La compagnie avait eu le tort de mentionner "Débutant Intermédiaire" pour le cours de midi. Mon dernier cours remonte à trente années mais "débutant" me paraissait jouable. J’ai vite compris en arrivant que j’étais entourée de danseurs, des jeunes filles entre 12 et 15 ans et d’adultes branchés élèves de la prof.

Pas un bonjour, pas une présentation, elle enchainait avec le cours précédent. J’avais gardé le souvenir de débuts de cours calmes, quasi yoga, étirements au sol dans la douceur. Pas là. On a démarré avec tout un mic mac de mouvements très sympas qui allaient du sol allongé à la position debout et ce en dix secondes chrono. Il me fallait deux minutes pour comprendre le premier mouvement allongé et le pratiquer sans faire n’importe quoi avec mes muscles. Le groupe en était déjà à sa troisième fois de A à Z. La plupart connaissaient le truc, un truc joli, un mouvement de danse pur et simple mais pas pour moi, totale larguée. C’est la rapidité qui m’a coincée, pas la technique. La prof ne nous regardait pas, tournait le dos faisait son enchainement en TGV. J’ai pensé m’accrocher, je me suis accrochée, puis je me suis assise pour regarder le groupe, j’étais tout au fond et j’ai compris qu’il fallait que je parte, que je n’étais pas à ma place.

J’étais déçue car très motivée. J’ai beaucoup réfléchi depuis, je me suis refait tout le film dans la voiture au retour. Sur ce que je fais, sur ce qui s’était passé là, sur les pratiques que je pratique avec mon corps, sur le rythme personnel, sur mon âge, sur mes souvenirs de cours anciens mais chaque prof fait comme elle veut. Surtout j’ai réalisé que quand tu vois écrit "Stage" il y a toutes les chances pour que les participants soient là pour approfondir. Point barre. Sinon faut bien se faire préciser. Pourtant j’avais demandé. Mais voilà.

Je crois que je pratique ce qu’il me faut et que la danse à 55 ans c’est sans doute trop physique et "violent" pour moi. Je n’avais pas ressenti ce sentiment, celui d’être larguée et pas à ma place, depuis très longtemps. Je pense l’avoir ressenti à l’école parfois, avec l’angoisse de ne pas y arriver, d’avoir deux ans de moins que les autres et tout le poids de l’échec sur mes épaules. Ce que j’ai vécu à l’école, surtout au collège, m’a traumatisée toute ma vie. Hier j’ai retrouvé cette pointe brûlante entre mes deux seins, ces larmes aux yeux, cette panique. Heureusement, hier j’étais adulte, j’ai vite évalué, j’ai pu partir.

.

J’ai marché cet après-midi deux heures sans peine, mon bâton en main, calmement, en pensant à un tas de choses et en parlant toute seule. Ce week end j’ai croisé des tas d’inconnus, des dizaines de personnes toutes très agréables à découvrir. Cela me perturbe toujours de voir tant d’humains d’un coup. Quelle est la rencontre ? Que se dit-on de si fort en un quart d’heure et pourtant, oui, il y a eu des échanges étonnants, des fulgurances, des reçu 5 sur 5 en quelques minutes. Beaucoup de sourires, beaucoup de personnes qui vivent, voulaient être heureuses à ce moment là, réunies sans se connaitre. Finalement je n’ai guère parlé avec les seules trois-quatre personnes présentes que je connaissais. Les amis qui recevaient, entre salle des fêtes et maison, et étaient accaparés par l’organisation. Puis cet ami que j’ai pourtant très bien connu, très très bien, mais nous n’avons pas eu de moments de face à face. On peut avoir presque aimé quelqu’un, avoir été dans son lit quelques jours, et ne pas savoir que dire si ce n’est " Comment vont tes enfants ? Vous partez en vacances ?". Et écouter les réponses. C’est avec mon homme qu’il a bien bavardé et cela m’a fait sourire faut dire. Non, je me suis consacrée à aller vers les inconnus et me présenter. Je crois que tout le monde était là pour cela. Chose rare. Ouvertures. Alors ensuite on se retrouve chez soi, seul. Il faut une nuit et quelques heures pour se remettre de tous ces échanges entre humains qu’on ne verra quasi plus. On est une potiche percée. Abreuvée mais on ne sait de quoi exactement. On a bien joué, on en a pris plein les yeux. On a constaté que des gens vivent, bougent, travaillent, s’intéressent parfois aux mêmes choses que nous. Mais on est chez soi dans cette vie construite. On se demande si tout pourrait être autrement, ou qu’est ce qu’on pourrait encore faire bouger pour se surprendre. Vivre intensément. Ne pas se sentir attaché à un piquet.

.

  .

Nager loin

Piscine ce matin parce qu’il fait trop chaud. Le midi aussi il fait chaud. Cherche pas la logique.

Il a dit " 10h30". On a fait 10h30. Eau claire. Un peu plus de nageurs, c’est à dire cinq au lieu de trois.

Les touristes arrivent par petits tas légers. Il y a un rallye ici ce week end, ça tombe bien on va en Auvergne. Les non locaux à la piscine on les voit tout de suite. Les femmes s’assoient au bord du grand bassin et trempent leurs pieds avec leurs lunettes de soleil qui se baignent aussi. Les femmes ne savent pas nager correctement. Ont des chignons élégamment dénoués pour que la tête dépasse bien de l’eau, elles sont verticales dans la flotte et papotent à deux ou trois de front. Les hommes ne nagent pas non plus ou très mal ils bousculent l’eau, agressifs. Juste les poils du torse à tremper de temps en temps et ils regardent les filles, un peu toutes les filles. La piscine ça sert aussi à ça quand on est pas du coin.

Le pire sont les marseillais ou assimilés. Bruyants, malpolis, prennent toute la place sur les bords, en smala. Les cagoles délavées, blondes. Les mecs, surtout les vieux,  sautent dans l’eau comme des gosses et se croient beaux. Une fois une cagole s’est carrément assise sur ma serviette, en m’approchant j’ai dit "Euh excusez moi."  Pardon, je crois qu’elle a dit, pas sûre, même pas un regard. Tout cela ne dure pas longtemps, quelques jours d’aout. Et de toutes façons à 13h ils partent tous d’un coup les marseillais, et on se retrouve chez soi bien tranquille non faut pas déconner.

Ce matin tout le monde nageait bien, c’est à dire avec beauté calme. L’eau demande à être bien traitée. L’eau réagit aux personnes, l’eau donne si on ne la fait pas souffrir avec nos corps. La dame avec un bonnet coloré était mignonne. Elle aussi nageait verticale par moment mais c’était doux, harmonieux, elle était heureuse. J’aime voir les gens heureux dans l’eau. On voit qu’ils se laissent aller et jouissent de la félicité bleue. Parfois je nage et j’ai les images mentales des plages de mon enfance. J’ai tellement nagé loin dans la mer en été, j’ai tellement aimé cette solitude remplie, mon corps entier pensait et avalait les paysages. Les montagnes, le maquis, les rochers, l’horizon à perte de vue, le ciel toujours bleu. Loin du rivage aucun bruit. Je me suis souvent demandé "Et si un poisson te mord, te prend, t’emporte ?". L’eau devient sombre au loin. Profonde. Je suis montée sur les bateaux ancrés loin puis j’ai plongé. Puis je remontais et je replongeais. J’ai beaucoup nagé sur le dos dans une totale liberté dans un abandon aussi immense que l’immensité liquide et clapotante. J’ouvrais les yeux, posée sur le dos, balançant les bras comme un moulin au repos, lent, constant, sans but. Sans direction, juste celle où aller sur le dos voguant. Je regardais le ciel, un petit nuage, le ciel je lui parlais. Nageant la brasse je parlais aux montagnes, aux sentiers, aux odeurs, aux collines parfumées, leur odeur passait sous mes narines. Un peu acidulée, un peu épicée, un peu mûre et écrasée de chaleur, épaisse et sucrée, puis vive et emportée. La rudesse et la justesse, les mélanges, le poivre et l’anis, le jasmin et le romarin.

Dans la piscine je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour être à nouveau dans cet univers de la jeune fille que j’étais dans la mer de mon enfance.

 

Fuite en douce

Ce n’est pas qu’elle savait, ce n’est pas qu’elle ne savait pas.

Au bout du dîner Olivier était resté assis longtemps sa tasse entre les mains. Une boisson chaude et épicée totalement décalée avec le monde extérieur. Entre ses doigts se réveillait la tranche de citron de son Perrier encore frais. Hésitante entre la pulpe et l’écorce, elle lissait ses dents au bord de l’amertume. Sa décision était prise.

Olivier partait le lendemain. Elle ne partit pas avec lui, elle ne profita pas de l’occasion. Elle prit un taxi, entra en douce à l’hôtel, elle ne voulait pas rencontrer Nils ni parler de demain. Elle ferma sa valise, tira sur la poignée pour la faire rouler jusqu’au petit ascenseur moquetté. Elle sorti dehors, personne n’était à l’accueil, elle laissa ses clés et fila. Finalement on pouvait entrer et sortir de là comme on voulait. Incognito. Au bout de la rue, la grande avenue bruyante à toute heure. Il fait nuit noire, un taxi s’arrête, elle monte, elle va à l’aéroport.

.    

Lavande

Quand je sors de la piscine, avant le parking il y a de grands bacs de fleurs. Simples, beaux. Petites fleurs et lavande en fleurs.

Je sors de la piscine, mes cheveux sont mouillés, je marche alerte car je suis fière de moi et mon corps est tout délié. Je pince le bout d’une fleur de lavande et je mets ces pétales violets sous mes narines. Dans ma voiture je les pose. Ils s’accumulent comme des points fidélité.

Ce midi, comme hier il y avait des nuages mais pas de pluies et la lumière revenue dans le ciel nous offrait son bleu tant aimé. Disparu depuis une semaine. Envolé. Seule alors je me glisse dans le bassin de 25 mètres. L’eau est translucide pleine de reflets. Rien ne peut lui résister, à moi non plus, le plaisir ne résiste pas. Le bassin s’étale tout entier pour moi. Ce midi j’y ai passé une heure. Puis en sortant j’ai grapillé une fleur de lavande avant de rejoindre ma voiture.

Dans la piscine j’ai repensé à ma soeur qui a nagé dans cette eau là. Elle nageait peu. Mais elle est venue. Elle ne voulait jamais être seule, elle aurait fait tout ce qu’on lui proposait pour ne pas rester seule chez elle. A la plage, elle allait aux heures de pointe. L’inverse de moi. Mon frère aussi fréquente les heures de pointe, ne va dans sa maison corse qu’en août comme quand il bossait,  alors qu’il est à la retraite depuis neuf années. J’ai pensé à ma soeur qui est partie si vite et quand les gens partent si vite et pas si vieux, sans prévenir, on ne comprend rien. On se demande pourquoi, ensuite, ils ne sont plus là, pourquoi ils ne nagent plus dans la mer, pourquoi ne regardent-ils plus les beaux couchers de soleil, pourquoi ne s’aplatissent pas dans leur canapé pour voir "Plus belle la vie" le soir, comme ma soeur le faisait.

Non, ils sont morts et n’ont plus accès aux petits quotidiens ni aux grandes occasions. Ne voient plus les paysages, ne boivent plus de thé le matin, non ma soeur buvait du café. Bref, ils ont disparu. D’un coup, coupant court à toute autre issue, toute autre position de retrait de la vie possible qui sauvegarderait les yeux et les oreilles par exemple. Ma soeur est morte d’un coup d’une longue maladie qu’elle trainait depuis vingt ans, d’un coeur épuisé et maltraité. Elle ne voulait plus traiter son coeur ni son corps. Alors on meurt, sans prévenir personne, aux urgences, seule, sur un bloc opératoire. On ne verra plus rien de ce que deviendra le monde. Hier j’ai appris que la Terre allait devenir "morte et froide" comme Mars qui a subi des contrecoups fatals il y a très longtemps. le document indiquait que ce serait dans des milliards d’années pour nous. Ouf ?

Dans l’eau étoilée j’ai nagé. Je vais nager surtout quand je ne veux pas y aller. C’est une thérapie, tu vas  mal, tu nages, tu vas mieux. Transformation du solide en liquide, alchimie des cellules, des muscles, du mouvement. Le mouvement sauve, je crois, pour moi j’en suis sûre.

Je poursuis ma lecture de "Faillir être flingué" de Céline Minard. Je lis avec une lampe frontale que je tiens dans une main pendant que l’autre tient le livre. J’aime beaucoup cet éclairage, ma lampe de chevet est trop forte et chauffe un peu. Trop en été. Cette lampe -de poche – de lit- est devenue une amie, un doudou. Je lis en douce, avec la petite lumière qui s’inscrit sur quelques lignes et suit mon rythme dans la page.  J’ai déjà parlé du début de ce livre qui est exemplaire. Maintenant, comme je le pressentais, tous les personnages qu’on avait rencontré par bribes fantasques et envoutantes dans les mini chapitres des quatre vingt premières pages, maintenant tous sont rassemblés, ou presque, dans un avorton de ville nouvelle du Far West. Les descriptions continuent d’être captivantes. Les situations cocasses, le rythme endiablé. Mais je commence un peu à m’essouffler, pourquoi ? Je crois que c’est un livre puissant, imagé, scénaristique, sans relâche, bourré à craquer. Bourré de situations et d’actions essentiellement. Au stade où j’en suis. Cela n’arrête jamais. Par contre il y a peu d’émotions, peu de lenteur, de contemplation pure. C’est très masculin, je trouve, très pratico-pratique, détaillé, précis, renseigné dans tous les recoins. Si tu veux vivre dans l’Ouest et t’occuper du bétail ou monter une échoppe ou soigner une plaie dans la brousse, tu as tout.

Bref, après une phase originale et dense, j’en suis à une phase dense mais un peu lourde pour moi. Voyons donc voir ce qu’il adviendra de toute cette fine équipée.

  .

Mercredi c’est poterie !

Dans l’idée bien sûr j’étais conquise, à priori. On a changé de dates, de lundi c’est passé à mercredi. Au téléphone je lui dis " Moi j’ai tout mon temps je suis en vacances" elle prend un temps de silence interloquée puis sourit je l’entends.

Mercredi donc, matin, oui parce que j’aime bien les matins pour travailler avec mes mains. Je suis seule dans son atelier qui est petit, elle ne prend jamais plus de deux personnes en même temps, ce ne serait pas possible. J’ai tout de suite compris ma chance. Elle habite tout près de chez moi et je l’avais rencontrée il y a deux ans dans une association locale. On organisait deux jours d’expositions d’artistes locaux. Je l’avais sentie exigeante, solide et fragile, artiste jusqu’au bout des ongles. Je lui avais demandé son parcours, comment choisit-on de devenir céramiste ? Son parcours est long, classique puis spécifique, avec une volonté farouche et des choix établis. J’avais senti la colonne vertébrale, cette volonté digne, sans concession. Sur le fil aussi. Le doute, les errances et les troubles de l’artiste qui veut vivre de ses mains.

Je ne savais pas qu’elle donnait des cours. Je la pensais plus solitaire, en repli créatif, profonde, moins prête aux compromis. Je cherche pourtant une artiste potière dans mon coin depuis deux ans. Une autre m’avait plu, je l’avais presque implorée, on avait ri mais elle ne donnait plus de cours, pas envie, et plus la place. Sur le net rien ne me branchait sérieusement et le mois dernier je consulte une brochure du village et je découvre que je peux la contacter. Dans son petit atelier elle accueille !

Hop.

Il pleut fort dehors et nous aimons cela. Elle n’est pas d’ici, comme moi, mais c’est dans la ferme des grands-parents qu’elle revient pour s’installer et démarrer sa carrière il y a quatre ans. Nous parlons durant la première heure, faut dire que je pose beaucoup de questions. Sur les émaux, sur son parcours actuel, ses phases de productions à 15h de travail par jour, l’isolement, la vie de recluse consacrée à la terre. Les autres phases pour revivre avec les autres, pour soi, loin de l’atelier ( ne plus y dormir, ne plus allumer le four à 6 h du mat !), la longue phase l’an dernier de creux, "vidée". Je la questionne sur la terre, elle m’apprend qu’il y en a trois sortes et que parler d’"argile" est sornette. Il y a la faïence, le grès et la porcelaine. Je ne savais rien de cela. Elle travaille le grès.

Elle sort un pain de terre "Ce sera le tien, on va mettre ton nom". Gloups. Je sors mon thé du thermos et nous buvons dans ses tasses "de grès", ocres et grises douces comme de la soie, lisses dans la main, chaudes, on y resterait longtemps juste pour la caresse. Je commence à comprendre la beauté, la valeur, les essentiels auxquels elle tient. Sans concessions. Je lui parle d’une tasse- de potier- que j’ai et que je n’aime pas trop, puis-je la changer ? Elle grimace, bien sûr. M’explique ce que la terre aura subi, ce qu’elle ne pourra plus subir en retour. Une oeuvre est une oeuvre. J’ose parler de décorer un peu avec de la peinture ? elle grimace. On est plus dans la poterie, elle ne veut pas en parler, elle veut bien voir la tasse et faire le diagnostic. Je trouve cela merveilleux. J’entre dans un univers étrange, une éthique pure des artisans amoureux de leur matière.

Elle me montre comment aérer le morceau de grès mais j’ai bien du mal. Et cela doit être fait rapidement sinon au lieu d’enlever l’air on l’enferme et cela durcit. Echec pour le moment. Elle prend le relais et je boucle en formant la boule. J’enfonce mon pouce au milieu et en pinçant avec les doigts il faut créer une forme, un bol. Elle est douce cette terre. On ne met pas d’eau, je n’ose pas en parler de peur de dire une connerie. Non, elle me montre, au bord de ce qui ressemble à un saladier bordé de pétales de coquelicots, oui c’est arrivé comme ça, juste avec ses doigts de fées elle retrace, lisse, écoute, coupe avec douceur s’il le faut la matière noble qui accepte parce que c’est demandé avec aisance et grâce. Alors j’écoute, je lisse, je fais jouer mes doigts d’une main et de l’autre et je fais tourner l’objet qui monte et s’évase dans mes mains. C’est un commencement. Dans mon dos sur sa table je l’entends taper le grès, le préparer pour son travail. Ce travail est très physique, il faudra que j’apprenne à respirer et " à travailler avec tout le corps" me dit-elle lorsque nous sommes debout à aérer la masse de terre dans nos mains. Un pied en avant, le corps souple qui entend et danse avec la matière.

On couvre de plastique mon objet-fleur. Tout doucement. L’air ne doit pas entrer. Comment savoir s’il entrera. Elle me sent inquiète devant mon bébé, elle met un deuxième plastique autour du socle en bois. Je ne veux pas lui prendre plus de temps, les deux heures sont largement passées. Nous bavardons encore. j’ouvre la porte pour partir mais elle me dit qu’avant il faut reprendre un rendez-vous. Elle ne doute pas, c’est vrai que je vais revenir. Plus tard, dehors sous la pluie elle me dit en souriant "Et tu peux commencer à penser à tout ce que tu veux faire. Tout ce qui te passe par la tête, après je te dirai ce qui est possible ou pas, ce qu’on peut faire !". Moi, par la fenêtre j’ai observé la poule qui entrait dans une cuvette jaune sous la cabane. Rousse, pas grosse, longue sur pattes. Elle me laisse rêveuse. Je lui dis "Non je n’ai pas d’idées ! Une poule creuse avec des lapins dedans ?"

Au volant de ma voiture, je dis au revoir à la poule qui me dédaigne un peu, clopin clopante. Je reviendrai. J’en ai déjà la tête pleine.

.http://www.gaillard-ceramique.fr/

Il est revenu

Cette nuit j’ai rêvé de mon chat Couli, mort en 2011. C’est la première fois que je rêve de lui de cette manière.  Mon ami, mon compagnon. Celui depuis lequel j’ai dit " Plus jamais" "Je ne pourrai plus supporter la douleur d’une telle perte".

Il y avait une maison, grande, de campagne, plutôt rustique et jolie. Dans son jardin, un petit pré et un passage à niveau. On pouvait sortir par là en voiture. Bien sûr, si la barrière se fermait pendant que le train était en vue, on attendait. On attendait patiemment dans la voiture, dans le jardin, près de la maison.

Il devait y avoir une autre route par derrière, sur la pente, une petite route de colline comme il y en a plein vers chez moi, par exemple. Nous passons sur la route, nous nous arrêtons devant la clôture en bois et le portail en bois aussi et j’entends des miaulements pressants et affirmés. C’est comme s’ils avaient toujours été là, toujours existés mais c’est à ce moment précis que je les entends et les comprends. "Mais c’est mon chat ! " "Mais pourquoi est-il resté là ?" .Tout à coup, en plein dans le rêve, c’est comme si je me réveillais et changeais de monde. Comme si je sortais du coma, comme si je rentrais à nouveau dans la vie consciente, et je réalise que nous avons "oublié" ce chat, que nous ne l’avons pas emmené chez nous- et ce depuis plusieurs années- et qu’il nous appelle. Il appelle comme un bébé qui pleure, qui insiste. Il nous réclame, il finit par sortir dans le jardin, je le vois, nous sommes toujours garés devant le grand portail fermé. Il griffe le bois, sautille, et se glisse finalement dessous, il est petit, c’est un jeune chat. Je me précipite pour le prendre, le câliner et l’emporter dans la voiture. Nous roulons. Dans la voiture il se produit l’inverse de ce que j’ai vécu en sortant du véto, mon chat euthanasié dans mes bras, puis couché derrière dans sa couverture en pilou turquoise, dans le beau grand carton doux qu’on lui avait trouvé. Il se passe l’inverse, moi et le chat nous renaissons ensemble, notre fusion se remet en place, c’est un bonheur incommensurable, une explosion de chaleur, de joie, d’émerveillement. Le chat frétille dans mes mains, s’installe et sourit.

Plus tard je crois que nous sommes dans notre maison, enfin, "une maison". Mais le chat s’énerve, s’étire, sort ses griffes, nous échappe dans la pièce, grogne, se rebelle, je ne sais plus. Je finis pas l’attraper et je tente de le calmer. On dirait qu’il revient de loin lui aussi, d’un autre monde, et que son réveil "après anesthésie" a des ratés. Je tente de le rassurer, de lui dire que tout va bien, qu’il peut rester sans s’inquiéter. La suite je ne sais plus, je me suis réveillée sans doute. Je garde l’image du petit chat qui est le mien, qui m’aime et que j’adore, qui glisse sous la barrière pour me retrouver et revenir en ses lieux. Pendant que je le vois se glisser et venir vers moi des pensées me traversent soudain, comme des révélations : Mais comment avons-nous pu le laisser là ? Et qui est le chat qui vit avec nous ? Ah oui, c’est son frère  ( ça, c’est l’exacte réalité chez moi ) ! Nous l’avions pris pour lui ? On s’est trompés ? Il me faut un petit moment, dans mon rêve, pour remettre chacun à sa place, avec son identité. Toujours est-il que je retrouve mon chat, et tout jeune. C’est un renouveau, un commencement. Une transition, d’une phase à une autre, et je n’avais aucune conscience de ces phases, de ces mondes parallèles qui vivaient en moi ou à côté de moi et que mon rêve libère pour un court instant. Un instant de béatitude et de surprise totale. Un instant de découverte vitale, c’est ainsi que je le perçois, pendant mon rêve et maintenant réveillée.

Découverte vitale et essentielle que je ressens au delà du rêve messager. Suis-je donc la même alors, celle qui vivait le rêve et celle qui tapote sur le clavier de l’ordinateur tandis que dehors il fait si frais et si bon ? Les feuilles des arbres sont trempées comme après une  grosse douche et des peluches effilochées et blanches franchissent les montagnes bleues marines en obliques obstinées.

.

 

.