Au Musée pieds nus

Je ne vous ai pas raconté que j’ai voulu voir une exposition pieds nus.

J’étais à Paris. Partie de chez Frédérique j’ai marché. Bien sûr j’ai fait l’inverse de ce qu’elle m’avait conseillé, sur le chemin vers Beaubourg je me suis trompée, j’ai pris à droite au lieu d’à gauche ou l’inverse, à Arts et métiers. En bref quand j’arrive à Beaubourg je n’y crois plus. J’ai bien tournicoté. C’est dimanche, les rues sont envahies de touristes, l’ambiance de début septembre est à l’été. Il fait chaud, j’ai chaud aux pieds, mes souliers crient repos.

J’arrive à l’entrée et découvre que c’est gratuit en ce premier dimanche du mois. Je ne savais pas. Gratuit partout pour tout pour tous et les autres autour de moi le savaient je pense. Je monte aux quatrième et cinquième étages pour voir de la peinture.

Il y a d’abord une curieuse rétrospective autour "de la terre". Avec beaucoup de petites vidéos qui montrent des pratiques d’autres continents, des pratiques de sculptures, de poteries locales et tribales, par exemple. J’enlève mes sandales, les tiens à la main discrètement. Au moment de me déchausser je réalise que je viole un tabou. Je réalise qu’en France on ne marche pas pieds nus dans un lieu d’art et de culture. Bon sang mais pourquoi cela paraitrait-il inconvenant et vulgaire ? Je pense aux pays boudhistes où j’ai vécu et où c’est l’inverse. Ne pas se déchausser est une forme de non respect, une impolitesse. C’est encore l’été, tout le monde est pieds nus dans ses chaussures. Je regarde une vidéo, puis je me déplace, et comme j’ai pris le frais, je remets mes sandales. Un guide du lieu, assis paisiblement, m’a vu pieds nus et n’a rien dit. A-t-il senti mon respect et aucune provocation agressive dans mon acte ?

Je monte voir la collection permanente qui va s’avérer immense, riche, énorme, je ne m’y attendais pas. Le seul fait d’être montée et me voilà à l’entrée de l’expo avec une chaleur dans mes souliers, j’ai bien envie de ressentir le sol frais qui me fait du bien. Rassurée par l’expérience de l’étage du dessous, j’enlève mes sandales cette fois moins prudemment, légère et en vue. Je les ai tout juste en main lorsqu’un couple de Cérbères me fonce dessus. Ils sont grands, surtout elle. Il est brun, d’allure plus décontractée que madame. Il me regarde de son haut à mon bas, de son étage supérieur, il ne croise pas mes yeux regarde mes pieds écoeuré et me demande de remettre mes chaussures. Ils sont hautains. Je ne sais comment ils se sont débrouillés mais je me sens tout de suite humiliée, rabaissée en tant que "manante du dimanche gratuit", tout ce peuple qui s’agglutine dans notre belle structure cultivée…

Ce ne sont pas des guides comme on en voit dans les Musées. Pas de vêtements spécifiques, sont-ils des salariés, des stagiaires conservateurs, des administrateurs, qui sont de garde en ce dimanche et visiblement s’ennuient ? Je les reverrai faire leur ronde dans cette première partie d’expo d’un pas marathonien et tournant en rond dans ce qui doit être leur périmètre de surveillance, ils tournent, tournent comme des matons, et parlent, surtout elle, elle parle parle, déclame avec cet accent snob et orgueilleux. Ils parlent en se donnant un air savant, ne regardent personne, se tiennent droits dans une mise à l’écart consciente, ne croisent aucun regard, n’ont jamais un seul sourire. Mais moi ils m’ont vue. Ils sont plantés là. Je souris de tout mon sourire et à l’ordre de "Remettez vos chaussures" je souris encore, je dis oui et je rajoute "Mais pourquoi ?". Car la question m’intéresse, je me sens prête à débattre philosophiquement, sociologiquement et culturellement parlant sur ce positionnement " On ne peut marcher pieds nus dans un Musée." Peut être, oui, mais tiens, pourquoi ?

Etant d’office considérée comme une débile proche de la clocharde qui est entrée parce que c’était gratuit, ma question choque, est mal prise. Il me répond "Parce que." Bigre diantre mon cher je vous croyais moins avare en dialectique, n’avez vous pas fait de hautes études passionnantes qui vous donneraient le goût d’un léger humour devant ma question ? Et bien je peux vous dire que non !! La grande dame hautaine qui ne m’a jamais regardée scrute au lointain comme si je puais et ne dit rien sauf des souffles exaspérés HHHpffff. L’homme me déclame "Parce que" ( bis !!) Puis…. "Et c’est dans le règlement de la maison.". Ah bon dans le réglement !? Je m’en étonne et ça me fait sourire encore plus. (Dingue ça, on a prévu des gens pieds nus dans le réglement de Beaubourg ? Il y est noté qu’on doit marcher en chaussures ? Je n’en crois rien. J’espère bien que d’autres choses plus importantes y sont inscrites dans le marbre…). Je me tais. Je fais ma gentille, je retente moultes sourires pour essayer de leur faire comprendre que je ne suis pas une méchante et sale prolo. Je précise tout de même pour ma défense, puisque je me sens au tribunal, "J’avais juste un peu chaud, j’ai beaucoup marché, je voulais me soulager juste quelques minutes." Avec un grand sourire…

Rien n’y fait "Vous remettez tout de suite vos chaussures." Ils sont exaspérés. Je les vois penser : décidement être de garde le dimanche gratuit c’est vraiment la corvée, on voit de ces gens !! Des gens qui n’en ont rien à faire de cette culture et de cet art et qui viendraient en bikini ou seins nus si le règlement ne l’interdisait ! Pourquoi pas camper ou manger un sandwich ?!!!…De la racaille. Et qui ouvre sa bouche en plus pour demander …"Pourquoi"  !!! On croit rêver.

J’ai donc remis mes chaussures, bien sûr. Là n’était pas le problème. Le problème est la façon dont on m’a traitée, sans me regarder sans sourire ni amabilité. La façon dont on s’y est pris pour que je me sente humiliée, bonne à rien et surtout pas assez bonne pour mériter d’être là. Toute ma visite en fut gâchée. Je n’étais plus en état de voir, de me laisser absorber par les toiles. J’étais énervée, chiffonnée. Tu vas me dire : il t’en faut peu. Oui. Mais spécialement atteinte à cause du lieu qui m’importe,  lieu public et de culture dont je gardais un très beau souvenir. Il y règne donc des salariés (?) qui se baladent, pavanent et surveillent, et ne sont pas capables d’accueillir. Surtout un "dimanche gratuit". Et qui vous répondent " Parce que".  En vous infantilisant.

C’est vrai, pourquoi pas pieds nus ? L’art ne doit-il pas bouleverser les codes et ouvrir le visiteur à d’autres possibles ? Le corps visite-t-il les oeuvres et comment ? Des pieds nus empêchent-ils le respect de l’art ? Picasso, un peu plus loin dans les salles, ne s’est-il pas retourné dans sa tombe ?

Beaubourg, triste tropique.

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