Les femmes sans enfants

Les femmes sans enfants, je me demande bien qui nous sommes. Curieusement j’ai, quoi ?, presque la moitié de mes amies qui ne sont pas mères.

Nous sommes silencieuses face aux autres, celles qui ont des enfants au corps, les dépendantes, les « normales », celles qui sont mères. Le mot suffit à lui seul  : « mère ». Je n’ai aucune idée de comment nous sommes perçues par celles qui sont des mères. Entre nous – les sans enfants – nous parlons très librement de la maternité qu’on a pas voulu ou qu’on a pas pu. Pourquoi avons-nous fait le choix, est-ce vraiment un choix, nos sensations, les manques qui peuvent habiter ou pas, nous parlons de nos parcours, sans difficultés.  Rares sont les « amies-mamans » qui peuvent nous entendre, discuter avec nous du choix de vie, un des plus profonds de nos choix de femmes, rares celles qui peuvent revenir aussi sur leurs décisions avec du recul, avouer leurs déceptions, sortir du « tout beau les enfants sont mon sang sans eux pas de vie ». Il n’y a pas de machine arrière, faut-il aimer être mère, sinon c’est vraiment trop terrible ? Je l’ai vu parfois. Ca fout les jetons de voir les enfants-objets sacrifiés.

Pourquoi je parle de cela ? Parce que ce choix, comme celui d’être parent, nous accompagne toute notre vie, il est notre sang notre vie sans lui pas de nous telles que nous sommes. Tout est conditionné par cette décision de ne pas être mère. C’est différent pour chacune, les conséquences sont toutes différentes. Mais il y a de nombreux points communs qu’on ressent quand on se parle. On a souvent intellectualisé la chose très tôt, on a vécu un rapport particulier avec notre mère, on n’avait pas un besoin viscéral d’enfanter, on voulait se démarquer, on voulait être libre totalement du moins on ressentait un peu comme « un boulet » le fait d’avoir des enfants, on a une conscience aïgue de ce qu’un enfant demande, demandera toute la vie. C’est un poids, une responsabilité. Rares sont les femmes qui peuvent dire « Merde je savais pas, putain si j’avais su !! ». J’aime autant celles qui osent dire cela, sortir du schéma, que celles qui assument avec joie, savent qu’elles étaient faites pour cela. C’est ce qu’il faudrait dans une société, pas de pression sur ce sujet, c’est suffisamment énorme et intime, laissez-nous vivre avec ou sans enfant, sans gêne, sans sentiment de normalité.

Ai-je été trop enfantine, pas mûre ? J’ai souvent dit qu’à 60 ans j’aurais peut être été prête, moins dangereuse-pathologique, enfin sûre d’un père. Je le disais mais je ne le pense plus, je crois. Je n’ai pas eu peur de grand chose quand j’étais plus jeune, j’ai fait de multiples choix de lieux de vie, d’amours,  de métiers,  mais je ne voulais surtout pas qu’un petit être dépende de moi, ai besoin de moi. Je voulais pouvoir l’abandonner comme une poupée, je voulais avoir des tas de bébés dans les bras donc je les ai eus, au travail, pendant douze ans de ma vie, j’ai materné des centaines de bébés, puis je les rendais à leurs parents et je rentrais chez moi vivre une autre vie. Je me suis même posée la question quand j’ai travaillé pour une association qui accompagnait mères et enfants atteints du sida. Parfois la maman ne venait pas récupérer son bébé et j’ai vu des collègues emmener le bout de chou chez elles le temps qu’on retrouve trace des parents. Il fallait bien que quelqu’un le fasse, le môme se retrouvait  » à la rue » en quelque sorte. Oui, j’ai beaucoup aimé travailler avec des mères en difficultés, je voyais très bien où pouvait être le problème. Avoir un môme et pas de mec, pas de boulot, être à la ramasse de la vie, se débattre et avoir ce petit machin qui t’attend, qui suce ton sang et a besoin que tu assumes, que tu soies là, matin, midi et soir, nuit et jour dans sa petite vie balbutiante.

C’est difficile de risquer sa peau quand on a un môme, et moi je m’ennuie quand je ne fais pas de conneries. Je dis souvent que si j’avais été un mec, oui. Des mômes par ci par là et une vie libre pendant que les gonzesses se démerdent avec ma progéniture. Tu vois le genre de mec, un mec normal en somme. J’aurais peut être aimé ça.Je dis aussi que dans une autre vie j’étais mère de famille nombreuse. Je me vois il y a deux siècles dans un ranch, avec une jupe longue et des volants dessous, un tablier crasseux, des mains dans la farine et les mioches-de-ma-vie-chéris qui s’accrochent aux jupons. Et un cow-boy, bien sûr, qui rentre une fois par semaine ou par mois manger la soupe bouillante et me basculer près du poêle quand les six gosses dorment enfin. J’ai aimé cela, dans une autre vie, tu vois.

Je dis souvent que je les aurais jetés par la fenêtre mes gosses, ou bien étouffés d’amour et d’angoisses. Et la question du père, puis la question de la famille étaient en tête de gondole pour en rajouter une couche, me mettre les trous en face des yeux. Pourquoi je parle de ça ? Parce qu’on vieillit tous. Parce que ma soeur est morte, parce qu’elle ne supportait pas de me voir sans enfant puisque c’était sa seule raison de vivre à elle, finalement. Et ça, vivre de ça….ça vous achève menu. Il faut avoir envie d’une famille pour faire un enfant, sans doute. Et ça, et ça, il n’en était pas question.

« Elle réalise une chose : elle n’a plus de famille » est une phrase sur laquelle j’ai cesser d’écrire ma fiction en cours. Qui s’est arrêtée là, grosso modo. Nos trous nous portent puis nous trouent. Puis pioche un bon coup, re pioche, et troue, recouds. Je vois les gens qui meurent, je vois ceux qui se meurent. Enfant ou pas n’est pas la question. La question c’est le trou, la bosse, le plein, le monde autour. Il y a bien de la boue. Puis juste à côté autre chose, un terrain plus sec. Il y a bien cette balançoire au bout du jardin. C’est étrange, parfois on la voit, parfois on ne la voit pas.

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