Le pouvoir des merles

La vie au jardin a tourné en folie aujourd’hui.

Tout d’abord, c’est dingue, mais je crois revoir Gertrude dans cette merlette, depuis quelques jours.

Gertrude avait disparu et pour moi c’était sûr. La merlette qui s’est re installée dans le nid des rosiers n’est pas elle. N’était pas elle. On la voyait très peu, impossible de faire connaissance.

L’hiver a vu de nombreux combats entre deux merles dans l’angle du jardin. Un petit sympa (avec du blanc sur une plume de côté ) que je pensais être Bibi, le mari de Gégère, et face à lui un hargneux. Bibi a le tour de l’oeil très jaune. Le hargneux, non. Une merlette trônait entre eux deux. Très délicate affaire.

Le hargneux a eu le dessus. Le couple s’est installé dans le nid laissé vacant par Gertrude. Très bon état. Cet automne j’avais élagué un peu pour que le passage en trombe vers la nichée ne pique pas trop leurs fesses au printemps. Le printemps on y est. Tout s’est bien passé. Dès mars Madame a couvé. Discrétion absolue. Très peu de contacts dans le jardin. Elle partait volontiers en face, vers le jardin du voisin, six fois plus grand, que dis-je dix fois plus grand que le mien. Bien.

Et puis lundi les bébés sont sortis du nid. Cela s’est fait sans douleur. Ce sont de beaux bébés. Je viens de les voir tous les trois, je n’en voyais qu’un. Non, ils sont trois. Bien élevés. Mais il y en a un spécial : le fils prodige et obèse. Il mange déjà tout seul, je crois qu’il est obsédé par la bouffe. Il a failli s’étrangler avec un bout de pomme ce midi mais en se dressant tout vertical il a fait passer le morceau. Il vient devant nous, il est très audacieux. Les deux autres machins sont énormes mais pas obèses et suivent les consignes : piailler et attendre papa. Car c’est encore papa qui fait tout.

Dans le même temps, merlette, la maman, s’est emparée du jardin, la partie où nous vivons, mangeons, observons, assis dans des fauteuils au soleil. Et elle construit un nid ! Tout comme Gertrude, elle vient devant nous, se sert sur la terrasse. A toute confiance comme si elle nous connaissait bien. Elle semble avoir ses habitudes. J’avais mis en évidence un carton avec des filaments d’emballage, elle tire sur les fils et s’envole avec une traîne de petites ficelles vers le fond du jardin dans la haie. Je suis allée voir le nid des rosiers. Y-a-t-il eu un drame avec un oeuf comme il y a deux ans ? Non. Le nid est propre, vide, pas d’avorton, pas d’oeuf cassé. Pourquoi refait-elle un nid ?

Elle refait et vite et bien. Et plus elle se trémousse devant moi et plus je revois Gertrude. C’est elle ?

Et ce matin, une autre ! Est-ce Fouine Timide, qui a passé l’hiver ici et revient ? Cette merlette, plus petite et plus sombre que l’autre, prend des brindilles comme une furie, tire dessus, se débat puis file derrière la maison, dans la haie, elle aussi ! Deux merlettes sur une même haie et pour un seul Merlou, ça sent le roussi.

Gertrude est furibarde et lui saute dessus quand l’autre, Fouine ?, vient fouiner partout, même sur la cabane. Mais rien n’y fait. Cette deuxième merlette est têtue et elle construit un nid. Point barre. Nous avons décrété qu’il s’agit bien de Fouine Timide, devenue Fouine Furieuse. "F.F"

F.F est à fond sur la construction. Ce matin les fondations. Ce soir le mortier et béton. J’ai retourné un peu de terre pour tout le monde : terre molle et arrosée de mes mains. Matériaux et alimentation pour tous. Elle est venue immédiatement arracher des tonnes de terre et de mousse tendre. Ses va-et-vient sont incessants : devant, derrière, devant, derrière, elle emprunte le petit passage le long de la terrasse couverte, file dans son trou de verdure, ressort en quelques secondes, reprend de la terre, s’en met plein le bec, tape sur la mousse, récolte et récolte encore et repart. Gare à elle si elle croise Gertrude. Il faut garder ses distances et ne pas envahir trop. Néanmoins, Merlou et Gégère la laissent faire tant qu’elle s’en tient à sa tâche stricto sensu. Une solidarité peut être ? Il est très dur de devoir tout bâtir quand mai arrive et qu’on a le ventre plein d’oeufs. C’est un travail de forçat.

Où est son mari ? Question idiote peut être mais je signale que ce sont les mecs qui se tapent une grosse partie du boulot à la fois dans le nid et au dehors, quand les petits crétins ont sauté à pic.

Nous ne sommes donc plus chez nous. Dès qu’on sort on dérange. Ces messieurs dames sont chez eux, ont besoin de tout l’espace. Le jardin est minus, faut pas pousser. Les triplés de la première nichée sont gras, dodus, pas trop bruyants mais pas timides. Juste quelques feuilles sur le visage et ils se croient camouflés. Leur père est limite insolent avec nous. On le retrouvera bientôt sur la tête de Pépito qui sait qu’il ne doit pas broncher sous peine de représailles horribles. Quelques mètres séparent ce chat pacifique de nos amis ailés. Ils ont plus peur de nous que du chat. Ils avaient. Car les étapes se franchissent allègrement et nous sommes impuissants, dépassés. Aujourd’hui on s’est sentis carrément envahis et "de trop". Non mais…Dès que le soleil revient, je reprends le contrôle.

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