L’appartement de cette nuit

J’ai beaucoup dormi. Au fil de mes réveils et de mes replongées dans le sommeil nous avons continué de nous installer dans ce curieux appartement.

Il ressemble à ce premier logement que j’ai eu à 17 ans, le premier des premiers. Vieil immeuble de briques près des Beaux Arts, dans un ancien quartier typique.  Je n’avais pas à aller loin avec mon carton à dessins sous le bras pour les cours du soir. Couloir qui craque sous le bois tanné. Grandes fenêtres, grands rectangles hauts qui grimpent le long des murs non calibrés, des murs d’autrefois. Rebords extérieurs ornés de fer forgé joliment torsadé.

L’appartement de cette nuit est agencé hors norme. Une entrée bricolée de murs légers pour créer deux petites pièces et une grande chambre au bout à gauche. A droite en entrant, la cuisine qui donne sur l’arrière cour. Je connais ces cours en rond creuses comme des puits, entourées des murs d’immeubles. J’en garde une petite douceur enfantine sans doute à cause de la maison corse florentine où l’on étendait le linge entre notre mur et celui du voisin en face. La proximité incongrue et familière.

L’appartement de cette nuit se poursuit droit devant vers une autre partie, presque un autre logement accolé au premier. Une immense pièce à trois fenêtres sur rue. Nous sommes au troisième ou quatrième, ce n’est pas désagréable, il y a en vis à vis un immeuble en pointe jouxtant deux rues sur ses côtés. Attenantes à cette pièce immense deux autres pièces plus petites. Cette partie est presque indépendante, dotée d’un seul accès vers l’entrée de l’appartement, qui décidément en vaut deux. L’ensemble est vieillot et il y a tout à rénover et nettoyer. Je m’aperçois au bout de la deuxième visite que les volets en bois se détachent et s’effritent, complètement foutus.

L’appartement de cette nuit est triste mais a beaucoup d’espaces et nous savons rendre les murs gais. Je ne sais plus combien d’appartements j’ai repeint en blanc. Je m’imagine bien dans l’immense pièce, qui sera un atelier avec du cachet, des moulures au plafond, beaucoup de lumière, l’orientation est bonne, et les craquements du vieux parquet. Que ferait-on sans les craquements des vieux parquets ? L’escalier de nos enfances. Les descendre en catimini sans que les parents n’en sachent rien. Se poster devant la porte du salon, totalement fermée, derrière laquelle ils regardent la télé, la première télévision en noir en blanc, et blottir un petit oeil dans le trou de la serrure pour voir, quasi rien , mais l’interdit. L’essentiel, l’excitation, la peur, la trouille en remontant à pas de chat, le pire serait de se faire prendre quand on a atteint son but, braver.

Il semble que l’appartement sera le nôtre, affaire de quelques jours. Je retourne dans l’entrée de l’immeuble tout de même en piteux état. Je cherche la lumière et sonne par erreur chez quelqu’un. Un drôle de gars sort du haut d’une mezzanine et je m’excuse, il marmonne sympathiquement, il n’a pas l’air dans son assiette. J’ouvre une porte allant dans un genre de local à poubelles et ou à vélos, un long couloir vert sombre empli de canalisations au plafond et à droite une porte ouverte. Tiens ? C’est un grand espace aménagé en dortoir, on dirait ces hébergements chinois ou japonais où chacun se tient dans une case grande comme un lit, une boîte. Ici juste des lits de camps alignés, un rideau pour les séparer et une tringle où suspendre des vêtements sur cintres. Tout est très propre, très organisé. Donc je vais vivre au dessus d’un dortoir pour immigrés et/ ou pauvres ? Une annexe des Restos du coeur ? La surprise passée je me dis que c’est pas mal, je pourrais me rendre utile si besoin et partager avec ces hébergés ?

Je sors me balader et visiter la rue que je ne connais pas. Finalement, si, c’est bien un prolongement d’un quartier que j’ai très bien connu. J’ai habité plus loin, c’était en rénovation, des petites maisons, des petits immeubles aux poutres apparentes, des ruelles, des jardinets. Cette partie où je déambule est beaucoup plus moderne, immeubles plus hauts et totalement refaits. Plusieurs restaurants près de l’immeuble convoité. Assez chics, soignés dont un, au bout de la rue qui finit en impasse. Ce restaurant a une cour arborée, très jolie, presque trop, on dirait un jardin de poupée, une terrasse de catalogue dans un bel arrondissement parisien tout propre. Des arbres dans des bacs peints en vert tendre, une haie pimpante, le jardin est un carré soigné. Il n’y a pas de tables dehors, le restaurant est fermé ce jour là. Le bout de cette rue est très calme, protégé, avec des pointes de verdures entretenues. Je suis surprise de cette ambiance coquette et bourgeoise comparée au rez-de-chaussée de mon immeuble resté dans une autre époque, resté au siècle dernier. Mais je connais cette partie de la ville, elle m’a toujours plu. J’y ai vécu une, deux et trois fois.

La première fois de toutes les premières fois quand j’ai enfin quitté le foyer familial. Pas encore majeure, et redoutablement décidée. Vivre totalement ce qu’on appelle le couple. On peignait des bandes dessinées sur les longs murs du couloir. La deuxième fois, en rez-de-jardin d’une petite maison, un joli appartement avec courette. Seule à y vivre, je ne sais plus quel boulot je faisais. Je dois y rompre avec quelqu’un que j’aime mais qui me détruit et repousser quelqu’un qui semble prêt à m’aimer mais dont je ne suis pas amoureuse ( lors d’une fête mémorable, dans les slows du petit matin, je lui ai fredonné des chansons dans le cou… il est musicien ) . Très tourmentée. La troisième fois, bien des années après, dix ? , quand j’accueille l’élu, le suprême qu’on a tant espéré. Le tout petit studio avec sa petite cuisine sur cour et sa salle de bains originale. Le grand lit au sol et son couvre-lit bleu-nuit couvert de soleils. Le lit où. Le lit qui. Le premier Noël ensemble ici réunis après deux ans d’attente, le lourd manteau d’astrakan noir de ma mère, sous les flocons de neige, le col relevé sur ma coupe Louise brooks, l’auberge de la rue piétonne, les vitres aux petits carreaux embués,  l’auberge du réveillon aux rideaux rouges et aux serviettes à carreaux de conte de fée. Tu jubiles. Notre union est cinématographique. Lapin, soupe de poissons, coquillages frais ? Et prendras-tu de la glace mon amour ?

 

 

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