Centre d’elle

C’est un petit arrêt, c’est un petit suspend. C’est un trou dans la coque, c’est arrêter d’être comme avant.

C’est autre chose qu’une parenthèse, ce n’est pas du tout ce genre de tempérament.

C’est plus qu’un soupçon, c’est moins qu’un déferlement. C’est calmement qu’elle est assise dans la cafétéria de l’aéroport et qu’elle se sent libérée d’un tourment. Un tourment lourd comme un moulin, loin. Ses ailes tournent lentement, presque à l’arrêt pourtant il y a du vent. Le vent est toujours là, c’est juste qu’on le prend ou pas.

C’est innocent et diabolique cette façon de bloquer une étincelle pour en faire une torche. Devant le feu elle ne brûle pas elle s’enflamme en silence, elle se voit dans le rouge, freine à l’orange, frôle le blanc. Dans le même temps la petite tasse sur la table qui n’appartient à personne, qui est vacante pour tout le monde, dans le même temps la petite tasse blanche et sa soucoupe bordée de rouge qu’elle tient dans sa main, pensent à elle, l’écoutent et ont compris ce qui se passe juste à ce moment. C’est au bon endroit, la direction qui était là et qu’elle prend.

C’est un petit commencement, attendu longtemps. On attend en se remuant, en perdant pied, en s’accrochant. On attend en se laissant porter, on attend en dormant, on attend en désespérant. On attend bruyamment puis on décolle sans rien dire à personne comme elle l’a fait. Le corps est prêt ce n’est rien moins que cela. Une histoire de muscles et de rêves, une histoire de connections internes entre neurones inconnus. Dépliés entre un bas et un haut qui se rassemblent, qui se connaissaient mais ne savaient pas quand. C’est toujours nouveau cette façon de se concevoir, de naître. Le corps agit séparément, il dicte enfin le jour. Elle n’écoute personne, c’est sa tête qui fait, ses pieds qui portent, son ardeur qui se déploie, des croyances de toujours. Nous savons ce que nous voulons de nous, il manque juste le laisser faire. On retient le pire, on vit aveuglément.

C’est sans peur, c’est sans retour en arrière, les retours en arrière seront pour la mort, pour les mauvais jours. C’est assise sur une chaise de café peu confortable si on y réfléchit, ici, mais cela aurait pu être ailleurs. Ce n’est pas qu’elle laisse ceux qu’elle aime derrière elle, c’est qu’elle emporte et qu’elle ne tourne plus autour. La solitude est l’indispensable armure, le reste nous échappe et empêche. Empêcherait la petite tasse et sa soucoupe d’étouffer tout autour les bruits des autres qui pourraient tout faire craquer.

Ce n’est pas une idée folle ou un arrêt provisoire, ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas une escale, on ne sait pas si l’on en partira. Seul le présent est aux commandes avec elle, imprécis et mortel.

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Espaces et idées libérés

Merci les jours de pluies, il y a du grabuge à la maison. Du bon.

Suite au décès d’un oiseau dans mes murs j’avais refusé de dormir dans la chambre trop près du mur-du-crime.

Et finalement ce grand bureau-télé avec sa porte-fenêtre sur le balcon était un adorable gîte de secours par temps chaud. J’ai cru dormir en pleine nature sur ce petit lit, rêveuse, et il m’a permis de traverser l’épreuve du calvaire du piaf coincé dans le conduit.

Je me suis rendue compte qu’on pouvait changer : ce lit-télé dans le bureau ainsi que l’ordi-du-chef seraient bien mieux à la place de la chambre. Chambre constituée de deux anciennes petites pièces réunies. Mur en arche et alcôve pour le lit. Les chauffages y fonctionnent très bien mais nous ne chauffons pas la chambre tandis que l’Homme se caille sur son ordi dans la pièce d’à côté. Hop on change.

On intervertit les pièces. Dans l’ancienne chambre, l’alcôve devient coin-télé-avec son carré de moquette blanche,  dans la partie attenante pleine de bois clair, on met l’ordinateur, on le cache un peu, et cela donne un coin bureau un peu cabane-roulotte. Dans l’ancien bureau-télé, une pièce sans charme bouffée par la laideur de l’informatique, on créé une grande chambre aérée et claire, blanche et son couvre-lit rose indien, lit face au balcon.

Dans la foulée je range mon atelier, je re cire le parquet que je laisse plus apparent – des tapis tachés de peinture le recouvraient. Je laisse plus d’espace au centre de la pièce. Je respire.

Moralité, les transformations valorisent toutes les pièces, tout le monde y gagne en confort et en beauté.

L’espace où l’on vit, tout comme celui où l’on travaille est essentiel pour moi. On ne peut pas toujours créer ce qu’on veut comme on veut mais on peut souvent beaucoup plus qu’on ne le croit. On a parfois sous les yeux les solutions, intervertir des pièces, mettre un couvre-lit en rideaux, changer des coussins, tourner un meuble dans l’autre sens.

J’ai toujours été sensible à l’organisation dans l’espace. Je suis souvent surprise de voir qu’il y a deux clans. Ceux pour lesquels c’est primordial d’y être attentif et les autres. Dans le cadre de mon travail je suis toujours entrain de me poser des questions sur l’espace de vie et de relations entre les personnes. Dans le cadre d’animation de groupes cela semble évident, pourtant non, pas pour tous. Pourtant la façon dont les tables sont positionnées conditionnent les échanges dans la pièce.  Avant les vacances nous avons fait un goûter avec nos deux groupes du matin, ma collègue et moi. Elle s’est absentée un petit quart d’heure, je lui ai dit que je mettais en place la salle pendant ce temps. Boissons, gâteaux, bouquets d’aromatiques du jardin, chaises, etc. Elle ne modifie jamais la place des tables et chaises dans "sa salle". J’ai volontairement cassé le bloc de tables, toujours en U, pour former deux petites unités de bouquets et vivres- d’un côté et au fond de la salle. J’ai réparti les chaises dans des arrondis tournés vers le centre avec une idée bien précise : faire en sorte que personne ne soit "derrière" une table ce qui rend les dames des ateliers très statiques, de vraies potiches. Quand ma collègue est revenue je l’ai vue rayonner et s’exclamer " Mais je ne reconnais plus ma salle, c’est formidable pourtant je suis partie il y a dix minutes !".

Depuis hier nous ne vivons plus dans les mêmes pièces. Nous ne dormons plus au même endroit, j’écris sur cet ordinateur qui a changé de place et repose sur une planche de bois, sur un plancher clair, dans mon dos des étagères en bois remplies de bijoux et de livres. Il pleut dehors comme en avril, les routes sont pleines de flaques, il fait frais, très, les rivières doivent bouillir d’eau glacée. Je pense que tous les campeurs du coin ont déserté, il suffit de faire une centaines de kilomètres au sud pour trouver une assurance soleil. Le ciel est blanc, le brouillard a envahi les collines. On revit dans la maison, chaussettes et pulls. Je vais me remettre à lire si ça continue. J’ai presque envie de retourner au travail. Je pense déjà à l’après-CDD. L’été prochain. A quelle sauce me manger ? Il faudrait songer à reprendre des études. J’ai besoin de lire, d’apprendre, de me frotter à des cerveaux qui ont déjà tout pensé, tout écrit, tout dit sur des tas de sujets passionnants. Mais lesquels ? Philosophie ? Je peux déjà écouter les rediffusions d’été de Michel Onfray sur France Culture. Il a le don tout de même de faire fourmiller mes méninges. J’en ressors toute excitée avec des tas d’idées et de projets démesurés.

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Oublions

Oublions les agonies qui parlent toutes seules bien à leur place.

L’été est là, je ne suis pas sûre de ce que j’en fais. Il semble que quelque chose soit en marche mais de très loin.

Le sable qu’on voit vibrer, le sol qu’on entend marteler juste parce qu’à des milliers de kilomètres de là une armée d’éléphants se déplace.

L’oiseau dans le mur

Hier il couinait. Le petit moineau coincé dans un conduit d’une cheminée non utilisée. Le point d’entrée est dans la chambre. J’ai tout bouché proprement puisqu’on ne l’utilise pas pour le poele d’en bas. Le poele a son propre conduit tout neuf.

Je l’ai entendu toute la journée. Une constance têtue. Parfois des battements d’ailes. C’était insoutenable. J’ai téléphoné à mon voisin ornithologue qui m’a confirmé qu’il n’y avait plus rien à faire et que ce petit était mal parti dans la vie. Mon voisin lutte depuis huit mois contre un cancer, ça lui a fait du bien de se sentir utile. Il m’a parlé des pylones EDF qui étaient creux. Je ne savais pas, et avec la LPO ils ont réussi à les faire boucher. Des tas d’oiseaux s’y trouvaient morts. Dont des chouettes rares.

Donc moi c’est un moineau dans le tuyau. Ce n’est pas terrible mais ce qui fut terrible c’est que ce fut chez moi, dans mes murs. On l’entendait très bien, à travers les briques, je pense. C’était pathétique. Depuis deux jours je ne mange plus, comme le moineau perdu. Je n’ai pas voulu dormir dans la chambre trop près du mur fatidique. Il a été silencieux à partir de 19h. Je me suis dit, c’est la fin. Le voisin m’avait dit "Demain matin ce sera le silence"

Et ben non. Merde. Parce que le pire c’est pas la mort, c’est avant, l’agonie. Je m’étais fait une raison, il était mort, je pouvais revivre normalement. Et ben non. Meeerde. Il repiaille toute la matinée. Là je décide de péter le rebouchage que j’avais fait il y a trois ans. Platre et peinture. En deux coup de tournevis le cercle se dégage et j’ouvre l’ouverture vers les conduits. Nous avons alors espéré. Jusqu’à 15h30. On l’entendait parfaitement. On s’est dit qu’il trouverait la sortie. La chambre est restée fenêtres ouvertes, grandes.

On le laissait seul. Parfois je venais, je causais, depuis hier je lui cause, il me répond. J’ai mis ma main et mon bras jusqu’au coude dans le conduit pensant accoucher du petit piaf. Je le pensais blessé. Je n’ai pas frôlé la moindre plume. Bien sûr il se taisait quand je m’introduisais dans l’orifice géant. J’ai même été chercher des lianes de glycines, celles au sol, avec lesquelles on peut tresser, j’en ai plein et même des épaisses plates. Courbes il fallait car j’avais un L devant moi face au mur, dans le mur. Je me suis dit qu’il aurait une échelle, une branche dans le conduit peut être pour sauter dessus et ressortir. Une vers le haut, un mètre cinquante. Aucun obstacle en la montant. Une vers le bas. Rien que du vide. C’est là que j’ai compris qu’il n’était pas dans le conduit que j’avais sous le nez. Où était-il ?

Une cheminée à double entrée, double tuyaux, on le savait. Ce couillon est-il coincé dans une partie inaccessible ? J’ai tout essayé, j’ai même dégagé des bouts de plâtre à l’intérieur pour libérer des cavités que je voyais et y fourrer ma main. Rien. Rien. Mais lui, toujours, couinant. Courageux. Fort. Vivant jusqu’au bout. Il m’a foutu les boules jusqu’aux oreilles. Quand je suis revenue de la piscine j’y croyais encore. Je suis venue lui parler, on se parle depuis hier. Les fenêtres grandes ouvertes n’attendaient que lui, l’arbre tout vert est devant, il prend toute la vue, il est fait pour l’oiseau. Il couinait un peu. Je sentais la fatigue. J’ai recherché encore avec mes bras, mes mains, je ne comprenais rien. Il était juste là mais on ne le trouvait pas. Une cheminée à double entrée, double conduits, est-il dans un conduit parallèle à quelques centimètres mais inatteignable ?

Revenue des courses je suis montée le voir. Voir le vide, le noir, l’incroyable présence vide et angoissée. Quelques grattements mais c’est tout. Muet. Muet. Muet en plein jour, pas muet pour tenir bon une nuit comme la nuit dernière. J’ai collé longtemps mon oreille dans le trou noir. Pour entendre ce qu’il vivait, pour être avec lui. Par le haut tout en haut vers le toit, on entend tout l’extérieur, ça résonne. Jusqu’au bout il aura entendu la vie, les oiseaux, ses frères, ses amis, le vent. Il y a de l’air dans le tuyau ce n’est pas chaud. Mais dans quel tuyau a -t-il atterri ? Je ne le saurai jamais. Je me suis assise par terre dans la chambre et j’ai accompagné ses derniers soupirs. Muette moi aussi. Juste quelques berceuses avec des mots. Qu’il était beau, grand, magnifique, si fort, si admirable et que j’avais tout essayé, que j’étais terriblement désolée que je ne l’oublierai jamais jamais.

Le silence a emporté tout le mur. Il n’y avait plus rien, plus de souffle, le petit corps est mort en silence, comme beaucoup de corps. La mort aplatit tout, écrase tout mouvement, achève en pesanteur. S’impose. Et il n’y a plus rien. Le petit oiseau, j’en suis sûre, s’est arrêté de respirer, progressivement, dans mon mur, quelque part.

J’avais téléphoné au ramoneur. Il viendra dans un mois. On bouchera ces putains de cheminées sur le toit. Peut être qu’il le verra, peut être qu’il fera quelque chose pour le petit corps. Au moins je ne serai plus seule à chercher dans les conduits sans réponse. J’ai attendu plusieurs heures puis j’étais sûre. Je voulais tout de suite quelque chose de beau, un signe. J’ai fermé, j’ai rebouché autour du cercle et j’ai peint une fleur. En fait j’ai d’abord peint la fleur parce que c’était essentiel. Puis j’ai rebouché et repeint encore. Je n’ai pas mangé, j’ai fait semblant. On ne peut pas manger quand vos pensées sont dévorées.

Grâce au petit moineau nous allons changer les pièces. Hier soir j’ai aimé dormir ailleurs, une pièce bureau-télé juste à côté,  et sa porte fenêtre ouverte sur le frais, j’ai cru camper dehors. On va y transporter la chambre. La chambre deviendra le bureau-télé. Il y fait chaud en hiver, on sera bien et c’est grâce aux malheurs du petit oiseau que je n’oublierai jamais jamais. Un mort dans un mur, de mes murs protégé, une mort en un jour et demi, sans secours, mais pas seul le petit être. A-t-il su que je l’aimais ?

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Putain de piaf

Non ça ne va pas. Je crois bien qu’un moineau est coincé dans ce vieux conduit de cheminée. Il piaille depuis ce midi, j’entends maintenant ses ailes frotter. Comment veux-tu que ça aille ?

L’arrivée du conduit est bouchée depuis quatre ans. Bien bouchée par mes soins. On ne pouvait pas y mettre le tuyau du poele a dit le spécialiste. Je ne vois donc pas comment délivrer ce piaf et même si je défonce le mur, ce conduit a deux sorties, tout cela est inaccessible, le piaf mourrait de trouille en voyant une intrusion, tu me diras cela abrégerait ses souffrances. Est-ce le même que ce matin ? Celui qui s’est fichu au pied de ma table de chevet, mais au moins il a su retrouver la fenêtre ouverte après trois essais. Bref ce crétin de moineau, je reconnais son cri, me met les nerfs en vrille. Ai-je besoin d’un cadavre de petit oiseau dans un vieux conduit de cheminée ? Je le savais qu’il fallait condamner ces sorties de cheminées, le toit en est plein, aucune ne sert.

Bref, le coup de mou. J’ai voulu faire sieste mais le piaf crie au travers du mur de la chambre, c’est ghore je te dis, c’est le couloir de la mort version campagne verdoyante. On croit que tout va bien mais non.

J’ai pourtant passé deux heures les mains dans le grès ce matin. Dernier cours avant septembre. Ma pièce séchait, il fallait terminer, la potière la fera cuire.

Le moineau appelle. Il est impossible de déployer ses ailes et de partir en piqué vers le haut. Néanmoins le moineau appelle. J’ai essayé de lui parler quand je faisais la sieste. Monte, vas-y, vas vers le ciel ! Avec ses pattes il griffe le conduit, le pauvre petit. Comment voulez-vous qu’on vive ? Non, ça ne va pas.

Non. Le séisme n’est pas loin. Je suis peut être comme ce pauvre piaf. Ce n’est pas parce qu’on a le ciel au dessus que tout s’arrange par miracle. Etre sourd ? Mais le corps résonne. Il lâche il perd ses eaux d’un coup et on enfante une flaque, détaché de son corps on s’observe s’évanouir à la vie. L’oiseau gratte et je l’entends. Il fait noir au fond ou bien a-t-il encore l’idée du jour ? Le jour est tout à coup très loin. Inaccessible.

Pourtant ce matin j’ai tourné autour de mon saladier coquelicot. La potière fignolait son oeuvre. Tout était bien

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C’est la potière que tu vois, pas moi hein !

Il doit y avoir des jours qui s’emplument les uns aux autres, il doit y avoir des bons et des mauvais jours. Moi je veux bien accepter mais avec l’oiseau dans la cheminée ça fait trop. Tiens il s’arrête. Est-ce pire est-ce mieux ? A bout de souffle. Que comprend-il ? Il appelle au secours, c’est peut être le petit minot qui est venu dans la chambre. J’aurais dû le garder, ne pas lui offrir la liberté. Il a dû penser qu’on vous libérait toujours de toutes les situations poisseuses. Un vol mal assuré, un dérapage de griffes à la recherche d’une fourmi qui traine et on glisse comme un con. Aïe, ça descend vraiment. C’est trop tard pour ajuster ses idées. Le voilà emprisonné, peut être blessé. Il fait très chaud, l’air devient irrespirable. Il n’y a pas si longtemps on rêvait dans les arbres sous la brise tiède, il a plu ce matin on s’est baigné. On a bu dans la flaque sur le balcon. On faisait les cons.

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Fuite et rencontres

Hier j’ai quitté le cours de danse au bout de dix minutes. Trop enthousiaste sans doute je m’étais inscrite à des jours de stage. Je n’avais rien payé, je verrais à l’unité, on ferait un premier essai.

La compagnie avait eu le tort de mentionner "Débutant Intermédiaire" pour le cours de midi. Mon dernier cours remonte à trente années mais "débutant" me paraissait jouable. J’ai vite compris en arrivant que j’étais entourée de danseurs, des jeunes filles entre 12 et 15 ans et d’adultes branchés élèves de la prof.

Pas un bonjour, pas une présentation, elle enchainait avec le cours précédent. J’avais gardé le souvenir de débuts de cours calmes, quasi yoga, étirements au sol dans la douceur. Pas là. On a démarré avec tout un mic mac de mouvements très sympas qui allaient du sol allongé à la position debout et ce en dix secondes chrono. Il me fallait deux minutes pour comprendre le premier mouvement allongé et le pratiquer sans faire n’importe quoi avec mes muscles. Le groupe en était déjà à sa troisième fois de A à Z. La plupart connaissaient le truc, un truc joli, un mouvement de danse pur et simple mais pas pour moi, totale larguée. C’est la rapidité qui m’a coincée, pas la technique. La prof ne nous regardait pas, tournait le dos faisait son enchainement en TGV. J’ai pensé m’accrocher, je me suis accrochée, puis je me suis assise pour regarder le groupe, j’étais tout au fond et j’ai compris qu’il fallait que je parte, que je n’étais pas à ma place.

J’étais déçue car très motivée. J’ai beaucoup réfléchi depuis, je me suis refait tout le film dans la voiture au retour. Sur ce que je fais, sur ce qui s’était passé là, sur les pratiques que je pratique avec mon corps, sur le rythme personnel, sur mon âge, sur mes souvenirs de cours anciens mais chaque prof fait comme elle veut. Surtout j’ai réalisé que quand tu vois écrit "Stage" il y a toutes les chances pour que les participants soient là pour approfondir. Point barre. Sinon faut bien se faire préciser. Pourtant j’avais demandé. Mais voilà.

Je crois que je pratique ce qu’il me faut et que la danse à 55 ans c’est sans doute trop physique et "violent" pour moi. Je n’avais pas ressenti ce sentiment, celui d’être larguée et pas à ma place, depuis très longtemps. Je pense l’avoir ressenti à l’école parfois, avec l’angoisse de ne pas y arriver, d’avoir deux ans de moins que les autres et tout le poids de l’échec sur mes épaules. Ce que j’ai vécu à l’école, surtout au collège, m’a traumatisée toute ma vie. Hier j’ai retrouvé cette pointe brûlante entre mes deux seins, ces larmes aux yeux, cette panique. Heureusement, hier j’étais adulte, j’ai vite évalué, j’ai pu partir.

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J’ai marché cet après-midi deux heures sans peine, mon bâton en main, calmement, en pensant à un tas de choses et en parlant toute seule. Ce week end j’ai croisé des tas d’inconnus, des dizaines de personnes toutes très agréables à découvrir. Cela me perturbe toujours de voir tant d’humains d’un coup. Quelle est la rencontre ? Que se dit-on de si fort en un quart d’heure et pourtant, oui, il y a eu des échanges étonnants, des fulgurances, des reçu 5 sur 5 en quelques minutes. Beaucoup de sourires, beaucoup de personnes qui vivent, voulaient être heureuses à ce moment là, réunies sans se connaitre. Finalement je n’ai guère parlé avec les seules trois-quatre personnes présentes que je connaissais. Les amis qui recevaient, entre salle des fêtes et maison, et étaient accaparés par l’organisation. Puis cet ami que j’ai pourtant très bien connu, très très bien, mais nous n’avons pas eu de moments de face à face. On peut avoir presque aimé quelqu’un, avoir été dans son lit quelques jours, et ne pas savoir que dire si ce n’est " Comment vont tes enfants ? Vous partez en vacances ?". Et écouter les réponses. C’est avec mon homme qu’il a bien bavardé et cela m’a fait sourire faut dire. Non, je me suis consacrée à aller vers les inconnus et me présenter. Je crois que tout le monde était là pour cela. Chose rare. Ouvertures. Alors ensuite on se retrouve chez soi, seul. Il faut une nuit et quelques heures pour se remettre de tous ces échanges entre humains qu’on ne verra quasi plus. On est une potiche percée. Abreuvée mais on ne sait de quoi exactement. On a bien joué, on en a pris plein les yeux. On a constaté que des gens vivent, bougent, travaillent, s’intéressent parfois aux mêmes choses que nous. Mais on est chez soi dans cette vie construite. On se demande si tout pourrait être autrement, ou qu’est ce qu’on pourrait encore faire bouger pour se surprendre. Vivre intensément. Ne pas se sentir attaché à un piquet.

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Nager loin

Piscine ce matin parce qu’il fait trop chaud. Le midi aussi il fait chaud. Cherche pas la logique.

Il a dit " 10h30". On a fait 10h30. Eau claire. Un peu plus de nageurs, c’est à dire cinq au lieu de trois.

Les touristes arrivent par petits tas légers. Il y a un rallye ici ce week end, ça tombe bien on va en Auvergne. Les non locaux à la piscine on les voit tout de suite. Les femmes s’assoient au bord du grand bassin et trempent leurs pieds avec leurs lunettes de soleil qui se baignent aussi. Les femmes ne savent pas nager correctement. Ont des chignons élégamment dénoués pour que la tête dépasse bien de l’eau, elles sont verticales dans la flotte et papotent à deux ou trois de front. Les hommes ne nagent pas non plus ou très mal ils bousculent l’eau, agressifs. Juste les poils du torse à tremper de temps en temps et ils regardent les filles, un peu toutes les filles. La piscine ça sert aussi à ça quand on est pas du coin.

Le pire sont les marseillais ou assimilés. Bruyants, malpolis, prennent toute la place sur les bords, en smala. Les cagoles délavées, blondes. Les mecs, surtout les vieux,  sautent dans l’eau comme des gosses et se croient beaux. Une fois une cagole s’est carrément assise sur ma serviette, en m’approchant j’ai dit "Euh excusez moi."  Pardon, je crois qu’elle a dit, pas sûre, même pas un regard. Tout cela ne dure pas longtemps, quelques jours d’aout. Et de toutes façons à 13h ils partent tous d’un coup les marseillais, et on se retrouve chez soi bien tranquille non faut pas déconner.

Ce matin tout le monde nageait bien, c’est à dire avec beauté calme. L’eau demande à être bien traitée. L’eau réagit aux personnes, l’eau donne si on ne la fait pas souffrir avec nos corps. La dame avec un bonnet coloré était mignonne. Elle aussi nageait verticale par moment mais c’était doux, harmonieux, elle était heureuse. J’aime voir les gens heureux dans l’eau. On voit qu’ils se laissent aller et jouissent de la félicité bleue. Parfois je nage et j’ai les images mentales des plages de mon enfance. J’ai tellement nagé loin dans la mer en été, j’ai tellement aimé cette solitude remplie, mon corps entier pensait et avalait les paysages. Les montagnes, le maquis, les rochers, l’horizon à perte de vue, le ciel toujours bleu. Loin du rivage aucun bruit. Je me suis souvent demandé "Et si un poisson te mord, te prend, t’emporte ?". L’eau devient sombre au loin. Profonde. Je suis montée sur les bateaux ancrés loin puis j’ai plongé. Puis je remontais et je replongeais. J’ai beaucoup nagé sur le dos dans une totale liberté dans un abandon aussi immense que l’immensité liquide et clapotante. J’ouvrais les yeux, posée sur le dos, balançant les bras comme un moulin au repos, lent, constant, sans but. Sans direction, juste celle où aller sur le dos voguant. Je regardais le ciel, un petit nuage, le ciel je lui parlais. Nageant la brasse je parlais aux montagnes, aux sentiers, aux odeurs, aux collines parfumées, leur odeur passait sous mes narines. Un peu acidulée, un peu épicée, un peu mûre et écrasée de chaleur, épaisse et sucrée, puis vive et emportée. La rudesse et la justesse, les mélanges, le poivre et l’anis, le jasmin et le romarin.

Dans la piscine je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour être à nouveau dans cet univers de la jeune fille que j’étais dans la mer de mon enfance.